SUR L’ATTENTAT DU MILK BAR A ALGER LE 30 Septembre 1956

Additif à la pétition internationale sur le massacre du 5 juillet 1962 à Oran de Nicole Guiraud Victime de l’attentat du Milk Bar á Alger le 30 sept 1956.

Adhérente du MPCT Membre du “collectif Oran - 5 juillet 1962”

Bonjour ami(e)s,

Veuillez trouver ici le texte sur l'attentat du Milk Bar à Alger du 30 sept 1956 ainsi qu'une courte présentation de la pétition  "Oran 5 juillet 1962",  qui devra être lu  lors de la conférence du 23 octobre. (Paris 23 octobre 2013 : Conférence " Résister au terrorisme, la leçon d’Albert Camus")

Vous pouvez bien sur diffuser/publier mon texte  si vous le jugez utile. Sa lecture prendra 7 à 8 mn,  c'est le temps qui m'est imparti à la conférence.  Je ne peux pas disposer de plus, hélas.

Bonne continuation à tous.

Amitiés,

Nicole G


            Le dimanche 30 septembre 1956 était une belle journée de fin d’été, et la veille de la rentrée scolaire. Je venais d’avoir 10 ans. Je demandais á mes parents de sortir avec moi faire un tour. Ma mère et ma sœur étant occupées, je sortis seule avec mon père.

            Nous venions de longer le boulevard du Front de Mer pour admirer les bateaux ancrés dans la rade d’Alger. Les rues du centre-ville grouillaient de promeneurs, de familles rentrant de la plage et s’installant paisiblement aux terrasses des cafés. Dans la rue d’Isly, mon père me demanda si j’avais envie d’une glace. J’attendais sa question et acquiesçais avec enthousiasme. Les meilleures glaces, c’était celles du Milk Bar, un glacier réputé d’Alger.

            Là aussi il y avait beaucoup de monde, surtout des familles avec leurs enfants. Impossible de trouver une table libre. Mon père commanda donc pour moi un cornet, afin de le déguster sur le chemin du retour. Je me souviens encore que nous nous trouvions près du comptoir, et j’avais la glace á la main. Nous nous apprêtions á sortir lorsque l’explosion eut lieu.Il était 18h 35.

           Ce fut un bruit assourdissant, avec un brouillard de fumée et de poussière jaunâtre si épais qu’il m’aveuglait, des objets fracassés volant de tous côtés et surtout un souffle si puissant qu’il me souleva et me projeta hors du local. Partout autour de moi, le chaos et une panique indescriptible. Je me retrouvais allongée sur le trottoir, au milieu d’une foule hurlante et affolée qui s’enfuyait en me piétinant sans me voir. J’essayais de me relever en appelant “papa, papa..!” car je ne savais plus où était mon père. Le nuage de fumée opaque m’empêchait de discerner ce qui se passait autour de moi, les cris et les hurlements couvraient ma voix. C’est alors que je remarquais que ma robe était imbibée de sang. La détonation m’avait rendue sourde mais je continuais á appeler mon père, qui arriva enfin, lui aussi me cherchant partout parmi les blessés gisant au sol au milieu des gravats.

           Il me souleva tout en appelant des secours.. Des gens commençaient á arriver, puis deux soldats du contingent m’enlevèrent des bras de mon père qui lui-même atteint á la jambe ne pouvait plus se tenir debout, et ils me firent un garrot car je me vidais de mon sang. Les militaires firent stopper une voiture et nous accompagnèrent au service des urgences de l’hôpital Mustapha.

           Je n’ai qu’un souvenir confus de ce trajet car je n’étais qu’á demi consciente et ne revenait à moi que pendant de courts instants, lorsqu’un accompagnateur devait desserrer le garrot. Je voyais bien que mon bras gauche complètement sectionné ne “répondait’’ plus, ne m’appartenait déjà plus. Je jouais avec les doigts de ma main inerte comme avec ceux d’une poupée. Je ne ressentais pas de douleur. Encore sous le choc, j’étais trop “sonnée” pour ça. Mais je savais que j’allais mourir bientôt. Et je comprenais que je venais de vivre une de ces explosions á la bombe dont parlaient les adultes, lors de précédents attentats.

           Lorsque la voiture arriva enfin dans la cour de l’hôpital où affluaient des ambulances improvisées, les brancardiers me déposèrent sur une civière, ainsi que mon père dont la jambe ruisselait de sang. Je me souviens très bien de cette autre scène terrifiante qui nous attendait à l’intérieur. J’avais eu le temps de voir comme dans un cauchemar les couloirs remplis de corps ensanglantés, blessés et morts allongés sur des civières ou á même le sol, les murs et le carrelage maculés de sang.

           Il y avait du sang partout. Les blessés criaient, gémissaient, appelaient à l’aide. Je me sentais faiblir de plus en plus. On nous a d’abord installés sur des chaises le long des murs d’une salle bondée de blessés. Car il y avait eu au même moment deux autres attentats très meurtriers dans d’autres points de la ville, et les blessés affluaient de toutes parts. Les infirmières et les médecins présents étaient débordés. L’un d’eux passa parmi nous et nous fit une piqûre “pour soutenir le cœur”. Blottie contre mon père, je m’évanouissais, je reprenais conscience, et m’évanouissais á nouveau… L’attente était insoutenable, l’angoisse terrible, surtout pour mon père qui avait gardé sa lucidité.

           Enfin, mon tour arriva de passer en salle d’opération. Je dus rester plusieurs semaines á l’hôpital au côté de mon père atteint de surdité définitive causée par la déflagration, et dont la blessure á la jambe présentait une gangrène. Je dus subir plusieurs interventions consécutives à mon jeune âge : problèmes de croissance et blessure à la taille du à un éclat de bombe qui m‘aurait coupée en 2 si mon bras n‘avait servi “d‘amortisseur“, et qui représentèrent pour moi une épreuve terrible, autant sur le plan physique que psychique.

           Puis ce fut la longue phase de rééducation (sans aucun autre soutien que celui de mes proches car les cellules de crise psychologique n‘existaient pas encore en ces débuts de terrorisme urbain) et le lent et douloureux apprentissage de ma vie d’infirme où je dus me familiariser avec mon nouveau corps, et surtout apprendre á “gérer”, á 10 ans à peine, une expérience qui m’avait confronté brutalement á la noirceur absolue du monde des adultes.Les Objectifs Militaires du FLN

Les objectifs du FLN

           Quelques années plus tard, au bout d’une guerre fratricide qui causa tant de morts et des souffrances inouïes dans tous les camps, l’Algérie obtint son indépendance, célébrée le 5 juillet 1962.

           Ce jour-là à Oran, en fin de matinée, alors que l’Armée française demeurait inactive sur ordre, commencèrent des massacres dans toute la ville á l’encontre de civils européens (plusieurs centaines de morts et disparus) et musulmans (bilan inconnu). Ils furent le fait d’éléments armés algériens et de civils. Lynchages, exécutions sommaires, actes de torture, enlèvements - pendant 6 heures. A 17 h seulement des gendarmes mobiles interviendront et rétabliront le calme. Ce massacre a toujours été occulté et nié. De 1962 à ce jour : SILENCE.

 

 

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Comment survivre á de tels traumatismes ?

- En ce qui me concerne, ce fut grâce á un long soutien psychologique et aussi á la création artistique associée á mon engagement humanitaire que j’y parvins, petit á petit…

- Pour les familles des disparus du 5 juillet 1962 á Oran, ce ne sera que grâce á une reconnaissance officielle de cette tragédie, égale en horreur a celle d’Oradour-sur-Glane.

Par compassion pour les familles, par esprit de justice, une pétition internationale vient d’être élaborée par le « Collectif pour la vérité sur le massacre du 5 juillet 1962 á Oran », dont je fais partie.

Le texte intégral de la pétition traduit en 11 langues ainsi que la liste des sites où la signer, sont mis ici á la disposition du public intéressé.

Soyons certains qu’Albert Camus aurait, lui aussi, soutenu le combat de ces familles et de ces victimes.

"Quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente" Albert Camus

Nicole Guiraud

Victime de l’attentat du Milk Bar á Alger, 1956

Adhérente du MPCT

Membre du “collectif Oran - 5 juillet 1962”

Artiste plasticienne

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