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            Daniel Lefeuvre, historien de l'Algérie Coloniale, est décédé ce lundi 4 novembre 2013 à l'âge de 62 ans. Prennent ainsi fin trois années d'une maladie dévastatrice dont il savait l'issue inéluctable. Et pourtant, jamais, il n'a renoncé.

            Historien de très grande qualité, Professeur à l’université de Paris-VIII-Saint-Denis, membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, était un universitaire rigoureux, impartial et courageux. Il va nous manquer considérablement.

            Il a gardé, jusqu'au bout, une belle allure et l'envie de chercher, d'écrire, de combattre et d'aider les jeunes chercheurs.
Chacun perçoit l'injustice devant le départ prématuré d'un homme si plein d'humanité, de gentillesse, d'humour, de dévouement et d'abnégation.

            Daniel a mené, sans se laisser distraire, les recherches minutieuses qui l'ont conduit à sa thèse de doctorat, sous la direction de Jacques Marseille (décédé lui aussi prématurément le 4 mars 2010), L'industrialisation de l'Algérie (1930-1962), soutenue en 1994.

            La mort de Daniel Lefeuvre est une perte immense pour la minuscule phalange des africanistes libres, eux qui, dans les Thermopyles de la pensée, ont décidé de combattre jusqu’au bout les masses du bas clergé universitaire porteuses du politiquement correct.

            Né le 11 août 1951 et mort le 4 novembre 2013, le brillant universitaire qu’était Daniel Lefeuvre avait suivi la voie ouverte par Jacques Marseille, qui fut son directeur de thèse. Après que ce dernier eut magistralement prouvé que, loin de les avoir pillées, la France s’était appauvrie dans ses colonies, Daniel Lefeuvre, alors professeur à l’université de Paris-VIII, démontra dans un livre fondateur que l’Algérie fut un insupportable fardeau pour la France et que, loin de l’avoir pillée, la France s’y ruina. Une telle remise en cause de la doxa marxisto-tiers-mondiste venant d’un ancien communiste provoqua un véritable déchaînement de haine chez les « bien-pensants ».

           La thèse de Daniel Lefeuvre renversait les dogmes et les idées reçues. Que l’on en juge : en 1959, toutes dépenses confondues, la « Chère Algérie » engloutissait à elle seule 20 % du budget de l’État français, soit davantage que les budgets additionnés de l’Éducation nationale, des Travaux publics, des Transports, de la Reconstruction et du Logement, de l’Industrie et du Commerce !

            En soulageant les misères des populations algériennes et en faisant reculer la mortalité infantile, la France avait créé les conditions d’une catastrophe qu’elle s’était elle-même condamnée à gérer. Résultat du dévouement et de l’efficacité du corps médical français : à partir de 1945, chaque année 250.000 naissances nouvelles étaient comptabilisées en Algérie, soit un accroissement de 2,5 à 3 % de la population, d’où un doublement tous les 25 ans. Or, depuis les années 1930, les ressources locales stagnaient et depuis 1935 le territoire n’était plus en mesure de nourrir sa population. La France devait donc, et toujours aux frais du contribuable métropolitain, y importer grains, pommes de terre, viande, laitages, etc. Même l’huile produite localement ne suffisait plus à la consommation.

            L’image d’Épinal de l’Algérie « grenier » de la France s’envolait ainsi sous le froid scalpel de l’historien économiste. [...]

            Quels intérêts la France avait-elle donc à défendre en Algérie, pour s’y ruiner avec une telle obstination, avec un tel aveuglement ? La réponse est claire : économiquement aucun ! Et pourtant : « Que d’articles, de déclarations, de discours pour rappeler que l’Algérie est le premier client de la France ! Que de sottises ainsi proférées sur le nombre d’ouvriers français qui travaillaient grâce aux commandes passées par l’Empire ! », écrit Daniel Lefeuvre.

            Qu’il s’agisse des minerais, du liège, de l’alpha, des vins, des agrumes, etc., toutes les productions algériennes avaient en effet des coûts supérieurs à ceux du marché. En 1930, le prix du quintal de blé était de 93 francs en métropole alors que celui proposé par l’Algérie variait entre 120 et 140 F, soit 30 à 50 % de plus…

            Daniel Lefeuvre a également démontré que, contrairement aux idées reçues, la main-d’oeuvre industrielle en Algérie était plus chère que celle de la métropole. Un rapport de Saint-Gobain daté de 1949 en évalue même le surcoût : « Pour le personnel au mois, la moyenne [des rémunérations versées] ressort à 27.000 F pour la métropole contre 36.000 F en Algérie [...] Par comparaison avec une usine métropolitaine située en province, l’ensemble des dépenses, salaires et accessoires est de 37 % plus élevé ». [...]

            La découverte des hydrocarbures en 1956 ne changea pas la donne. [...]

            [Quant à ] l’immigration algérienne en France, et contrairement à tous les poncifs, Daniel Lefeuvre a définitivement démontré qu’avec le statut du 20 septembre 1947 conférant la citoyenneté française aux musulmans d’Algérie, ce fut la préférence nationale, en l’occurrence la préférence algérienne, que choisirent les gouvernements de la IVe République. Contrairement à une autre idée reçue, les choix des patrons métropolitains étaient au contraire à la main-d’oeuvre italienne, espagnole et portugaise mieux formée donc moins chère et facilement assimilable. Comme l’écrit encore Daniel Lefeuvre, « contrairement à une légende tenace, l’afflux d’Algériens en métropole, dans les années 1950, ne répond pas aux besoins en main-d’oeuvre de l’économie française au cours des années de reconstruction ou des Trente Glorieuses », ce qui détruit « l’imagerie de rabatteurs, parcourant le bled, pour fournir à un patronat avide la main-d’oeuvre abondante et bon marché dont il serait friand ».

            À lire ces lignes, on comprend que les Coquery-Vidrovitch, les Liauzu et les Stora aient eu des brûlures d’estomac…

Ndlr : Pour lire les renvois de l’auteur, cliquez SVP sur ce lien : http://www.bvoltaire.fr/bernardlugan/daniel-lefeuvre-un-africaniste-libre,40719

A sa famille nous adressons nos condoléances les plus émues.

 Un hommage lui sera rendu samedi prochain lors du 40 eme anniversaire du cercle à Perpignan

Voir son intervention dans « C dans l’air » de France 5 de décembre 2012 au débat de Calvi. Vu l'absence de l’inévitable Stora en Algérie avec Hollande, il a pu pour l’Algérie « création française » et pour la colonisation évoquer le droit d’inventaire au grand dam de ses interlocuteurs.

 

6 avril 2013 - Dernier exposé de Daniel Lefeuvre - "Les cercueils et la valise"  de Guy Pervillé

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