Pour les disparus d’Algérie

Voici dans son intégralité la très émouvante homélie du R.P. Jean-Paul Argouarc’h (ancien directeur du village des scouts de Riaumont) prononcée cet été (vendredi 5 juillet) pour les disparus d’Algérie en la paroisse Sainte-Odile à Paris.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.

Je tiens à remercier avec émotion Madame Colette du Cosader de m’avoir demandé de célébrer cette messe en remplacement de Monseigneur Boz rappelé à Dieu.

Pour évoquer le drame de l’Algérie, il faut entrer dans la blessure, cette blessure profonde, il faut entrer dans le cœur, il faut entrer dans le Sacré Cœur du Christ, ce cœur broyé et transpercé par les péchés des hommes. « Vous avez blessé mon cœur », dit le cantique des cantiques.

Si l’Algérie fut transpercée de part en part c’est pour tuer l’amour qui régnait en Algérie.

L’assassinat du Père Charles de Foucauld s’est déroulé parce qu’il incarnait le Sacré Cœur. Sa bure blanche était frappée du signe du Sacré Cœur. Il incarnait l’amour du Christ mais aussi cette sagesse et cette lucidité face à l’islam et à la barbarie. Combien de fois a-t-il mis en garde les autorités face à cet islam fanatique !

Sur les hauteurs de Birmandreis j’étais à Alger, je revois l’arrestation de mon père par la police politique, je me souviens de la perquisition de la maison et particulièrement de ma chambre, de mes livres. Mon père est alors emprisonné, puis expulsé en Métropole. Son crime celui d’avoir défendu ses harkis que l’on s’apprêtait à livrer aux fellaghas. Ces harkis qui m’appelaient « Le fils du capitaine » et qui étaient mes grands frères à Zéralda. Je me revois au lycée Ben Aknoun où j’ai connu Jean-Yves Molinas aujourd’hui vicaire général de Toulon et qui a écrit le drame D’une rive à l’autre.

Je revois ma famille sur les hauteurs de Birmandreis, je suis l’aîné d’une famille de neuf enfants. Et puis nos espérances, les barricades, le putsch. Tous les soirs c’était la prière en famille pour que l’Algérie reste française, c’était la prière de l’Algérie chrétienne et aussi celle de nombreux musulmans. Nous étions dans l’espérance, on attendait un miracle !

Et puis ce fut le jardin des oliviers, les trahisons, la grande trahison et Gethsémani, le sang sur tout le corps de l’Algérie, sur les quatre diocèses et puis il y avait l’angoisse, « Seigneur, Seigneur nous périssons et cela ne vous fait rien », nous avons crié comme saint Pierre dans la barque.

Puis ce fut l’immense flagellation, ces petites boules de plomb qui faisaient éclater tout le tissu de l’Algérie française, tandis que la Métropole restait silencieuse. Attentats, arrestations, enlèvements, meurtres.

Et puis ce fut le couronnement d’épines, les barrages de barbelés, les tortures, l’agonie et enfin la mise à mort, la crucifixion. Combien de pieds noirs, de harkis, d’enfants, de femmes furent crucifiés sur les portes de leur ferme. Ce fut la Passion de l’Algérie avec de nouveau Hérode, Pilate et Judas mais aussi les grands prêtres Anne et Caïphe et les Pharisiens et les scribes et les partisans d’Hérode !

La tunique rouge

« Quand pourrons-nous faire entendre la vérité ? Notre voix pourra-t-elle percer ce silence assourdissant qui recouvre tous nos morts, tous nos chers disparus ? Pourrons-nous enfin revêtir tous nos frères disparus de la tunique rouge des martyrs », disait Monseigneur Boz rappelé à Dieu et qui devait célébrer cette messe. Il disait : « Au détour d’un chemin, à l’heure du silence qui s’abattra sur vous, sans doute viendra de l’au-delà de vous-même cette phrase : Caïn qu’as-tu fait de ton frère ? »

Peut être le Cardinal Duval, apprenant l’assassinat des sept moines de Tibhirine, a-t-il répondu avant de mourir à cette question : « Caïn qu’as-tu fait de ton frère ? » En effet un témoin affirme qu’il aurait dit « Cette nouvelle me crucifie », il fut enterré le même jour que les moines cisterciens.

L’exode reste dans nos mémoires. « Non, Paris ne nous a pas pris dans ses bras » et comme à Bethléem beaucoup de portes restèrent fermées, mais heureusement il y eut de bons Samaritains.

Il y a des fraternités d’âmes, nous sommes les enfants d’un même père et c’est pour cela que vous êtes ici rassemblés dans cette église, pour prier mais aussi pour affirmer une unité, sans chicaya.

« Nous portons notre mémoire sur notre dos », dit Alexandre Soljenitsyne, c’est vrai les paysages d’Algérie ressemblent à ceux de Palestine. Où se trouve cette odeur d’encens qui remplissait les églises ? Où sont les orangeraies et les olivaies, les bois de pins d’Alep et les eucalyptus, les chênes lièges de mon enfance ? Et les fleurs odoriférantes qui embaumaient l’air ? Et ce vent, ce sirocco et ce drapeau qui flottait, taché du sang de tous nos garçons, de toutes nos filles, taché par le sang d’Hernandez aux jours des barricades, ce drapeau qui a recouvert tant de cercueils, comme les anciens combattants musulmans qui étaient la garde d’honneur du drapeau de Mostaganem.

De bons centurions et de bons pasteurs. En quatre ans huit porte-drapeau paieront de leur vie leur fidélité à la France car leur fierté c’était d’être français. Le 10 janvier 1961 juste après le référendum un tueur réussit à blesser grièvement Belarbi Larbi, d’une balle dans la nuque, le dernier porte- drapeau, il a survécu, mais Benarbi Larbi a gardé le drapeau de la France sur son lit d’hôpital en France jusqu’à ce que la mort l’en sépare plus tard.

Le massacre du 5 juillet à Oran fut précédé de celui de Philippeville (20 août 1955) de celui de la mine d’El Halia (28 mai 1957) et de l’atroce massacre du village de Melouza.

A Oran nous savons ce qu’ont fait le capitaine Khelif, le sous-lieutenant Doly- Linaudière, le capitaine Croguennec. Il y eut de bons centurions, ceux qui furent l’honneur de l’armée française. Il y eut tous ces prêtres qui sont restés jusqu’au bout et qui furent nos bons pasteurs. Je ne parle pas des porteurs de valises. J’ai connu le Père Delarue avec ses yeux bleus qui laissaient entrevoir le ciel, le Père Dahmar d’origine kabyle qui m’a offert ses ornements sacerdotaux avant de mourir, c’était le curé des barricades, mais son archevêque lui avait interdit de dire la messe sur les barricades. Nous n’oublions pas aujourd’hui ceux qui furent emprisonnés ou fusillés. « On peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c’est son métier ! Mais on ne peut pas lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer », disait le commandant Hélie Denoix de Saint Marc au président du tribunal qui le jugeait.

Nous n’oublions pas ceux qui sont tombés le 26 mars à Alger, massacrés alors qu’ils étaient sans défense. Notre amour de l’Algérie est incarné par Desachy, jeune appelé qui a perdu sa jambe dans l’attentat du Milk-bar en 1956, il avait vingt-quatre ans et il est revenu à Alger avec une jambe artificielle pour s’occuper des jeunes musulmans, c’était cela notre amour de l’Algérie française !

Le jardinier et les racines. Nous sommes au cœur du dogme de la communion des Saints, nous n’avons pas quitté les mystères douloureux parce que notre cœur est broyé mais nous pouvons entrer dans les mystères joyeux. Je revois Monseigneur Boz me regardant avec douceur, c’était avec le Secours de France, il était retourné en Algérie pour délivrer ceux qui étaient prisonniers, il sillonnait l’Algérie en bourricot après 1962 et il a réussi à faire des sauvetages, il a toujours gardé l’espérance, mais l’état n’a rien fait après le 19 mars 1962 pour rechercher les disparus, c’est pour cela que nous avons le cœur broyé et que nous sommes ici.

Le combat apocalyptique continue.

Le pape François a dit : « Ne soyons pas naïfs, il ne s’agit pas d’un simple combat politique : c’est le projet de détruire le Plan de Dieu. Il s’agit d’une movida du Père du mensonge qui veut embrouiller les enfants de Dieu. » De nos racines arrachées à la terre d’Afrique cherchons à faire de nouvelles plantations. Les grains tombés en terre d’Afrique portent du fruit. « Le flambeau sera transmis, nous en avons l’espérance », disait Alain de Serigny, le directeur de L’Echo d’Alger. Il faut s’occuper du jardin des âmes c’est-à-dire des petites fleurs, je veux dire des enfants. Renouvelons le jardin de la Sainte Eglise, même « le désert peut devenir un jardin » dit le psaume.

Marie-Madeleine après la résurrection a vu le Christ, elle a cru que c’était un jardinier mais le Christ est le jardinier de nos âmes, c’est vrai, certes nous continuons à recevoir des projectiles médiatiques mais petit à petit la vérité va éclater et le grain de sénevé deviendra un grand arbre.

L’avenir de la chrétienté et de la France, ce sont nos familles, notre fidélité, notre amour de la Patrie. Plaçons-nous sous la protection de Notre Dame d’Afrique et de Notre Dame de Santa-Cruz et faisons vivre ce diocèse de la dispersion, que le Seigneur aime d’un amour de préférence.

Un seul Seigneur

Une seule Foi

Un seul Baptême

Un seul Dieu et Père

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il

Père Jean-Paul Argouarc’h - Sainte-Croix de Riaumont

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