Par Monsieur Lionel VIVES-DIAZ

LOMBEZ, le 16 juillet 2017

A Monsieur le Président de la République

Palais de l’Élysée

55 rue du Faubourg Saint-Honoré

75008 Paris

 

Monsieur le Président de la République,

            Ce jour, 16 juillet 2017, vous participiez aux commémorations du 75ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv. Nécessaire travail de mémoire afin d’éviter les balbutiements de l’Histoire.

            Le 10 juin dernier, vous étiez présent à Oradour-sur-Glane pour le 73ème anniversaire de cette épouvantable tuerie. Là encore, indispensable rappel de ce que peut être la barbarie humaine.

            Et pourtant, entre ces deux dates tragiques, un autre dramatique anniversaire a été passé sous silence, celui de l’effroyable boucherie du 5 juillet 1962 à Oran où des centaines, sans doute même des milliers, de Français d’Algérie ont été sauvagement massacrés sans que l’armée française, pourtant en nombre dans la ville, ne s’interpose, sur ordre du sommet de l’État.

            Nulle commémoration officielle, nul hommage de la Nation à ces innombrables innocentes victimes civiles.

            Qu’avaient donc fait ces pauvres gens pour être ainsi oubliés, niés, effacés de la mémoire collective ? Être Français sur une terre qui, elle, n’était plus française depuis deux jours ? Être la tache sanglante sur un État qui avait refusé de les protéger et de les sauver ? Être des « criminels de guerre » comme vous l’avez suggéré dans votre déclaration à Alger le 13 février dernier ?

            Monsieur le Président de la République, à Oran, mon grand-père paternel était ouvrier typographe, mon grand-père maternel était inspecteur de police. Ma grand-mère paternelle tenait une minuscule épicerie et ma grand-mère maternelle était serveuse au mess des officiers de la base aérienne de La Sénia.

            Les miens s’étaient installés en Algérie, arrivant d’Alsace en 1870 pour rester Français, ou fuyant l’Espagne et l’Italie pour échapper à la misère et ne pas voir leurs enfants mourir de faim. Un siècle plus tard, en 1962, l’État français n’a pas tenu la promesse qu’il leur avait faite, promesse réitérée, et tout aussi vite oubliée, par un certain général De Gaulle le 4 juin 1958 au Forum d’Alger.

            Monsieur le Président de la République, les miens n’étaient pas des « salauds » ni des citoyens de second ordre qu’on pouvait ainsi noyer dans le mouvement de décolonisation des années 1950/60.

            J’ai 52 ans… j’ai toujours vu mes proches souffrir, en silence, tout autant des drames vécus que d’avoir été voués aux gémonies par une opinion publique et un gouvernement qui ne voulaient pas d’eux. Non qu’ils aient fait quelque chose de mal mais parce qu’ils sont le remord vivant d’une ancienne puissance coloniale, les boucs émissaires de la présence française, devenue indésirable, en Algérie. Et pourtant… les miens ont participé au débarquement de Provence en août 1944… ils y ont été accueillis en libérateurs. Dix-huit ans plus tard, sur les mêmes plages, ils ont été reçus aux cris de « Les Pieds-Noirs à la mer »…

            Monsieur le Président de la République, pour en revenir au 5 juillet 1962 à Oran, pouvez-vous imaginer ce que représentent, pour les familles de disparus, 55 ans d’attente, sans savoir ce qu’est devenu un proche, une mère, un frère, une grand-mère, un père, un enfant… ?

            La France, dont vous présidez actuellement aux destinées, sortirait grandie si elle acceptait de faire la lumière sur cette tragédie. Et je parle de vies humaines, d’êtres de chair et de sang qui aimaient, qui rêvaient, qui vivaient, non de chiffres ou de statistiques froides.

            Monsieur le Président de la République, pour plagier Martin Gray, je vous demande « au nom de tous les miens » de faire diligenter une enquête sur les événements du 5 juillet 1962 à Oran afin que tous ces morts, tous ces disparus, martyrisés pour avoir cru en la parole de la France, ne restent pas éternellement des fantômes bafoués de l’Histoire.

            Vous seul avez ce pouvoir. Permettez à tous les rescapés de l’horreur que sont les Français d’Algérie de partir l’esprit en paix. Ils n’ont que trop souffert.

            Car il faudra bien, les faits sont têtus, que ces événements sortent à la lumière. Émile Zola écrivait : « Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. »

            Je sais donc que la chape de plomb sous laquelle est enfouie la tragédie du 5 juillet 1962 à Oran volera un jour en éclats. Mais sans doute trop tard pour que les derniers survivants en soient témoins. N’est-il pas aussi de votre responsabilité de leur offrir le réconfort de cette reconnaissance dès à présent, en toute sérénité, sans acrimonie et sans haine ?

            Veuillez considérer ce courrier comme la bouteille à la mer d’un « gosse de Pieds-Noirs » qui ne supporte plus, au quotidien, de voir la souffrance des siens.

           Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de mes douloureuses salutations.

Lionel VIVES-DIAZ @ Lvtlse31@aol.com

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