Le plombier arrive avec sa grande musette en ferraille, ce qui me sauve la mise pour l’instant.

- Alors, madame il n’est pas sage votre fils ?, Expliquez-moi ce problème de chasse d’eau.

- Il va me faire devenir chèvre ce bandillo, venez voir, elle coule tout le temps et toi vas te laver et surtout, que je ne t’entende pas.

- Avez-vous un escabeau, madame ?

Le plombier grimpe sur le marche-pied, soulève le capot en fonte de la chasse. Une grosse moue envahie son visage :

- C’est vraiment un bandillo votre fils, j’avais encore jamais vu ça….

Il tient entre ses doigts un manche en bois d’où pendouillent des lanières de cuir en décomposition

- Que zako ?

- Un martinet madame, un martinet, mais vous pouvez en acheter un autre parce que celui la« esta echo polvo. »

- Mais, il me les fera toutes aujourd’hui !

- Aujourd’hui, non parce que vu l’état de l’engin, ya un moment qu’il marine la dedans. Voilà c’est réparé.

- Et je vous dois ?

- Rien du tout pour cette fois

- Au moins une petite anisette ?

- Allez, mais vite fait

Maman s’est calmée, le martinet gît lamentablement sur la toile cirée, ma canne à pêche, cassée en mille morceaux encombre la poubelle.

- Maman…

- Toi, tais-toi, ce soir une tasse de caldico no te canses y à dormir, demain je téléphone à tata Juliette et tu vas finir les vacances à Saint Maur, la bas il n’y a pas de port et toujours quelqu’un pour te surveiller et puis je m’occupe des pères blancs pour la rentrée.

Le “caldico no te canses” traduit mot à mot « la soupe sans se fatiguer ».

C’est bien rare que maman utilise les soupes toutes prêtes en sachet, mais elle y ajoute des vermicelles, cheveux d’ange, et l’estomac est ainsi bien calé.

A son tour ma sœur rentre du boulot.

- Tu es bien sage, mon René, C’est quoi tout ce désordre, ya eu un terremoto ou quoi ?

Bonsoir, maman, bonsoir monsieur, alors cette chasse elle avait quoi ?

- Demandes à ton frère qui a horreur du désordre et qui avait rangé méticuleusement le martinet.

- Ca ne m’étonne pas de toi, grand bandit ! Mais tous ces bouts de roseau c’est quoi ?

- C’est ce qu’il reste d’une canne à pêche à qui j’ai enlevé le goût d’aller vagabonder au port.

Le plombier est parti, je prends un slip et un tricot propres et je m’éclipse au cabinet de toilettes.

La nuit est sans fin, je tourne, je vire, j’ai chaud, je transpire, lorsque je finis par m’endormir, mon sommeil est peuplé d’affreux cauchemars ou d’immenses pères blancs coiffés d’une chéchia rouge, et vêtus d’une robe de bure immaculée, me fouettent avec un martinet tout gluant et dégoulinant.

Le soleil m’éblouis si fort que je cligne des yeux, dans un brouillard je distingue maman, un verre à la main, un cachet dans l’autre.

- Bois mon fils, tu as de la fièvre et calmes toi, je t’en supplie ne crie plus, tu n’iras pas chez les pères blancs.

J’ai dû hurler dans mon cauchemar, j’ai chaud. J’avale le cachet pendant que maman prépare un grand mouchoir, avec de l’ouate qu’elle imbibe de vinaigre, elle roule le tout et m’entoure le front avec cette préparation.

Avec un gant de toilette humide elle me frotte délicatement les joues et me couvre de baisers.

Mes paupières sont de plus en plus lourdes, maman s’est assise au bord du lit, un sourire plisse mes lèvres et je sombre dans un sommeil profond.

Quand j’entrouvre à nouveau mes yeux debout devant mon lit se trouvent maman et monsieur Perello le voisin du deuxième étage.

Monsieur Perello est préparateur dans une grande pharmacie oranaise. Il me fait tirer la langue, me regarde droit dans les yeux en soulevant mes paupières et enfin tâte mon ventre.

- Comment te sens-tu ?

- J’ai la tête qui bout, on dirait qu’il y a un match de pitchac là-dedans et dans mon ventre j’ai les intestins qui me font comme des nœuds.

- Qu’as-tu mangé ?

- Juste une assiette de » caldico no te canses », s’empresse de dire maman.

- Oui, mais avant ?

- Nous étions au port, il faisait très chaud, les poissons ne mordaient pas, Marcel a sorti du « sarnacho » un gros sac qu’il avait acheté « au roi des bonbons » sous les arcades et nous l’avons liquidé à la six-quatre-deux.

La sentence tombe

- Une bonne lavativa, madame Mancho, et en fin d’après-midi vous irez chez la « courandera » de la place Hoche, je vais la prévenir, pour qu’elle lui enlève le soleil.

- Et tu verras René, plus de pitchac dans la tête tu pourras y jouer avec les pieds.

J’esquisse un sourire mais j’ai la tête dans un étau et le lavement qui va venir m’inquiète.

Toutes les Oranaises, et maman ne fait pas exception, ont dans leur trousseau l’outil de torture qui sert à nettoyer les intestins.

C’est un bocal en tôle émaillée bleu-ciel, à sa base un tuyau en caoutchouc qui se termine par une canule, avec un petit robinet en bakélite noire..

Un litre et demi d’eau tiède, une cuillère à soupe d’huile d’olive, une chorreta pour la canule afin qu’elle fasse suppositoire indolore et quand le robinet s’ouvre, tu te transformes en baudruche.

Quand maman retire la canule, je serre les fesses, j’ai peur d’inonder la maison tellement je me sens gros, j’ai l’impression que la citerne qui est sur la terrasse s’est vidée dans mes tripes.

Je finis par m’assoupir, mais très vite des gargouillis m’éveillent, heureusement maman qui pense à tout a mis au pied du lit un seau hygiénique, j’ai juste le temps de m’élancer sur ce trône et j’ai l’impression d’être un lavabo qui se débouche.

Quand je me relève j’ai les jambes qui flageolent, j’ai l’impression de flotter dans mon pyjama, je me jette dans les draps et je me rendors.

Le téléphone arabe fonctionne vite et mieux que celui des P.T.T. pourtant le central automatique est juste derrière chez nous, à l’angle de la rue Floréal Mathieu et de la rue Alsace lorraine.

Tous les copains savent que je suis malade et bientôt toute une troupe est autours de mon lit.

- Alors tu te sens mieux ? S’inquiète Robert

- Tu as eu droit à la lavativa, ma mère fait bouillir des oignons, pendant une heure et le bouillon tu l’avales par les fesses

- La mienne dit Bernard achète des herbes, spécial lavement, à la Pharmacie.

- Arrêtez, maman mets deux cuillères à soupe d’huile d’olive et je vous jure que ça fait un sacré effet. Et c’est pas fini cet après-midi il faut que j’aille chez madame courant d’air.

- Qu’est-ce tu racontes, t’as encore la fièvre ?

- Je t’assure maman m’emmène à la place Hoche, chez madame courant d’air. Et puis vous avez qu’à lui demander, hein maman ?

- Qu’est-ce que tu veux hijo mio ?

- Je répète que monsieur Perello a dit que tu dois m’amener chez madame courant d’air.

- Madame courant d’air ? Maman éclate de rire, mais non, bourricot d’Espagne, la courandera, en espagnol guérir se dit curar et celle qui guérit est la curandera, la guérisseuse.

- Tu me fais un drôle de courant d’air

Maman, les copains, tout le monde rigole et je ne tarde pas à en faire autant.

Je ne connaissais pas son nom dit Georges, mais désormais ce sera madame courant d’air de la place Hoche, celle qui enlève le soleil.

Les copains sont partis, maman me fait avaler, une soupe, une vraie, qui a cuit à petit feu toute la matinée, une tranche de jambon, une petite vache qui rit et une banane.

Je n’ai plus mal au ventre, mais mes jambes ont encore du mal à me porter.

Une rapide toilette et me voilà prêt à affronter « la curandera. »

La place Zoche comme l’appellent les gens du quartier, est en pente, elle dégouline vers la rue d’Arzew, comme si elle voulait faire le boulevard avec le reste des oranais.

Le buste du général culmine au-dessus d’un drôle de monument de pierre, les cheveux blanchis, non sous le harnais, mais par les crottes de pigeons irrévérencieux.

Il lance un regard courroucé vers les caves Sénéclauze, comme si la musique produite par le maillet des tonneliers ne seyait pas à ses organes auditifs.

Les branches des ficus, qui peuplent la place, abritent des hordes de moineaux qui piaillent au rythme des marteaux.

Maman m’a expliqué qu’avec l’arrivée des bateaux pinardiers de nombreux tonneliers se sont retrouvés au chômage, mais que le bon vin sera toujours transporté dans des fûts en chêne.

Nous arrivons devant un porche voûté, des odeurs de cuisine diverses et variées atteignent nos narines, ce qui révulse un peu mon estomac encore fragile.

Après la traversée du couloir nous débouchons sur une grande cour rectangulaire entourée de balcons qui la ceinture sur trois étages. C’est un « patio », habitation typiquement oranaise, où les appartements donnent tous sur une cour intérieure, tout le monde se connaît, s’entraide, s’engueule, s’embrasse…….

Sur son seuil, bras croisés, toute vêtue de noir la courandera, semble nous attendre.

Elle est toute petite, noiraude, ses yeux incandescents pétillent.

Ses cheveux poivre et sel sont tirés en chignon, derrière un visage labouré de rides.

Elle nous fait signe d’approcher.

- « Par ici, par ici, el señor Perrello m’a fait part de vos problèmes. »

Tenu par un clou, une cage abrite une « carganera » qui donne de la voix et égaye tout le patio.

La cour est inondée de soleil, passé un rideau, censé protéger de la chaleur, nous pénétrons dans une pièce ou nos yeux mettent plusieurs minutes à s’accoutumer. Petit à petit les objets prennent forme, un évier, un fourneau à pétrole, une table ovale recouverte d’une toile cirée bariolée.

Quatre chaises en bois entourent la table, la tia Pépa en tire deux qui laissent apparaître des sièges canés. Elle nous invite à prendre place.

Du fin fond d’un buffet elle extirpe une poêle et un bol. Elle gratouille dans le grand tiroir du buffet et en extrait une paire de ciseaux tout rouillés.

Trois, quatre coups de pompe sur son réchaud à pétrole, elle craque une allumette et une belle flamme bleue éclaire la pièce. Le doux ronflement du réchaud excite l’oiseau dans sa cage, ses les gazouillis redoublent de puissance.

Elle remplit le bol d’eau et le vide dans la poêle, elle met le bol à l’envers dans la poêle et met-le tout au feu.

Elle ouvre la vieille paire de ciseaux en forme de croix et la pose délicatement sur le cul du bol.

Une main sur ma tête, l’autre contre son cœur elle entonne des litanies en latin et en espagnol.

L’eau commence à frémir, la chaleur de sa main sur ma tête est intense, l’eau bout, elle semble avalée par le bol, en quelques seconde la poêle est vide.

La main de la curandera est devenue fraîche, elle coupe l’arrivée du pétrole. Le réchaud est éteint, le silence s’installe dans la pièce, le canari ne chante plus.

Elle retire sa main de mon front, j’ai les jambes encore un peu cotonneuses et des étoiles troublent ma vue.

- Eh bien hijo mio, t’avais la tête pleine de soleil, il faut mettre un gorro quand tu vas à la plage.

Je hoche la tête en signe d’acquiescement, maman remercie chaleureusement et demande ce qu’elle doit, la réplique est cinglante :

- Je ne fais pas ça pour l’argent, mais pour remercier le seigneur de m’avoir donné ce don et adoucir les douleurs de mon prochain.

Maman se confond en excuses et embrasse la curandera qui me fait la bise, le petit blaireau qui orne le grain de beauté de son menton me chatouille et me fait frissonner.

Je suis très impressionné par tout ce qui vient d’arriver, aussi le soleil qui inonde la place Hoche me fait le plus grand bien.

Mes jambes ne tremblent plus, j’ai une envie folle de courir de retrouver mes amis et d’oublier cette drôle d’aventure, qui aussi incroyable que cela paraisse m’a remis sur pieds.

René Mancho l’Oranais