LA PARTIE DE CARTELETTES / LES PLATICOS / LA BAROUFA

1)   LA PARTIE DE CARTELETTES

Il ne nous faut pas grand-chose pour nous occuper, avec un peu d’imagination les objets les plus usuels deviennent de merveilleux jouets.

Une boite d’allumettes vide, par exemple, il suffit de découper la partie illustrée entre les deux frottoirs pour obtenir une« cartelette ».

Et peuvent alors commencer d’acharnées parties.

 Le but du jeu est de retourner les cartelettes, en les frappant avec la paume de la main pour faire apparaître le coté imprimé.

Celui qui les retourne, les empoche.

D

La plus courante des figurines est le JOCKEY.

Elle représente un cavalier et son cheval rouge sur un champ de course d’un vert foncé peu courant sous nos climats.

Le ciel est d’un jaune brûlant, ce qui sied bien pour des allumettes.

Mais comme LE JOCKEY est la boite la plus commune, elle n’a guère de valeur. Certaines cartelettes, notamment celles venus de métropole s’échangent contre dix jockeys, voire plus.

Ce matin, sur le rebord de ma fenêtre se déroule une partie endiablée, j’ai la paume de la main droite toute rouge à force de frapper comme un malade sur ces pauvres cartelettes.

Bernard est entrain de tout rafler.

C’est alors que jaillit de son atelier le roi de la pompe diesel, il a dans ses mains trois bidons d’huile vides, attachés par le goulot à une vieille ficelle.

Quand nos regards se croisent, il porte son index à sa bouche, nous signifiant ainsi de garder le silence.

Une telle connivence de sa part, nous n’avons guère d’affinité, est quelque peu déroutante.

Il accroche la ficelle au pare chocs arrière d’une « quatre chevaux » garée en face de son atelier et glisse les bidons sous la voiture.

Ne connaissant pas le propriétaire du véhicule, nous oublions presque, ce qui s’est passé, d’autant que Bernard à chaque coup de poignet retourne les cartelettes et va nous plumer.

- Tu t’es entraîné toute la nuit ? Avec la tchamba que tu as tu devrais jouer à la loterie algérienne.

- Non il a fait brûler un gros cierge à l’église du saint Esprit.

Bernard qui est de confession israélite, éclate de rire.

- Et ça te fait rire ?

- J’imagine la tête de mon père si je rentre à l’église un cierge à la main.

Le rire devient communicatif et toute la bande glousse à qui mieux mieux.

Personne, sauf le père Fuentes qui guettait derrière ses vitres, n’a vu arriver le propriétaire de la « quatre chevaux ».

Il est grand comme un jour sans pain ou plutôt comme une baguette de chez Busquet, le boulanger de la rue de la Bastille. Il sifflote et son épaisse moustache suit la cadence de ses lèvres. Il est heureux quoi !

- Salut Fuentes, alors ça pompe toujours ?

- Alors José t’as vendu combien de tracteurs cette semaine ?

- Top secret Fuentes.

- T’as pas dû en vendre beaucoup pour rouler en quatre chevaux.

- T’occupe, la belle bagnole est au garage, les clients ça les rassure une petite voiture.

Et le grand gaillard se plie pour entrer dans son automobile, c’est comme un I majuscule qui se transforme en z minuscule.

Nous ne préoccupons pas de leur conversation car pour une fois Bernard n’a pas complètement réussi à retourner l’image :

- Stop, Bernard, là c’est baraquéte.

- Baraquéte pour un gravier ?

- Ya pas de gravier qui tienne, elle n’est pas complètement retourné, c’est baraquéte et c’est à Marcel de jouer mainte…

La phrase de Georges reste en suspens, car « la quatre chevaux » a démarré et les bidons d’huiles font un tintamarre de  jolata  pas possible.

Nous bien sûr on se marre, le grand sifflet se déplie, sort de sa voiture et fonce sur nous. Il donne de grands coups de pied sur le tas de cartelettes qui volent partout et nous invective en nous traitant de noms d’oiseaux bizarres.

Kader qui a tout vu s’interpose :

- Arrêtes José, c’est pas les gosses.

- C’est qui alors ?

- Je te dis c’est pas les gosses et comme je suis pas un cahuéte je ne peux pas te dire qui c’est.

-Oh ! Père Fuentes, falso, toi qui est comme le phare de Kébir à tout surveiller, tu peux nous dire qui c’est le couillon qui s’amuse à ces conneries ?

Le père Fuentes, tourne les talons et sans rien dire ferme la porte de son atelier.

José a tout compris, il tire rageusement sur la ficelle qui casse et lance-le tout sur la porte de l’atelier.

- Et nos cartelettes qui sont toutes déchirées ?

- Le père Fuentes va vous les remplacer.

- Tu parles !

Un coup de première et il démarre en appuyant rageusement sur l’accélérateur.

La partie est gâchée, plus personne n’a envie de continuer sauf Bernard, bien sûr.

-Purée vas, pour une fois que je gagnais, on se fait insulter, on nous massacre les cartelettes, et l’autre devant son atelier qui dit rien, qui joue les santicos. Tu crois pas non !

- Allez, on se casse au petit jardin.

- J’ai faim dit Robert

- C’est à dire ?

- C’est à dire que j’ai très faim et que je mangerai bien un morceau de calentica à la rue de la Bastille

- Et que c’est moi qui régale !

Et nous voilà partis pour casser la croûte, arrivés rue de l’artillerie nous faisons une halte de deux minutes au Colisée, c’est notre cinéma préféré, après le studio des jeunes, bien sur, juste pour jeter un coupd’œil sur les photos du film de la semaine : « Nous irons à Paris »avec Ray Ventura et son orchestre.

- Hé ! c’est samedi soir le cinéma.

- D’ac. Robert, allez les gars que notre Robert y va tomber d’inanition.

Comme tous les matins la rue de la Bastille est débordante de monde, nous slalomons entre les étals des marchands de légumes, les cris des vendeurs résonnent contre les murs :

- Allez madame elle est fraîche, elle est fraîche ma sardine, sardina véritable !

- À la goutte, à la goutte la pastèque !

- Tchoumbo, higo de pala higo, la douzaine pour pas chère.

Les odeurs de fruits, de poissons, de viandes, de friture des taillos, d’épices et de pâtisseries se combinent, s’allient, se mélangent et irriguent le cerveau avec une telle intensité que, même paupières closes, nul ne peut pas se tromper, nous sommes bien rue de la Bastille.

Cette rue rendrait fous les caméléons tant elle déborde de couleurs.

Bernard et Georges ne perdent pas le nord et ramassent les noyaux d’abricot qui traînent sur le sol, pour les futures parties de « pignols », au petit tas ou au souffre.

Nous voici à l’angle de la rue Lamoricière, l’odeur de calentica supplante tous les autres parfums, la plaque du flan de pois chiches dégage des volutes de fumée, preuve, s’il en fallait, de la fraîcheur du produit.

- Et cinq morceaux, bien servis, si ou plait monsieur.

- Avec ou sans pain ?

- Avec, s’il est frais.

- Et ta petite sœur elle est pas fraîche ?

Avec une incroyable dextérité le pain est coupé, ouvert et la calentica installée bien au chaud entre les deux tranches, le marchand saisi ensuite une boite de « citrate de bétaïne » dont le couvercle est troué, et agite sur les sandwiches un harmonieux mélange de sel et de poivre.

- Et oila, bien chaud, bien frais, bien parisien et c’est qui, qui paye ?

- Ma mère va passer tout à l’heure, s’empresse de dire Robert.

-Aïe, aïe, aïe… elle va encore me marchander pendant trois heures, la calentica et des sous que bientôt il faut que je lui donne pour qu’elle soit contente, allez, filez vite !

On se retrouve sur un banc de la place de la Bastille.

-Hé ! Bernard, maintenant que nous sommes devant la chapelle du saint Esprit tu pourrais aller porter un cierge à la sainte Vierge, nous on te prête une allumette.

- Des cierges il a pas besoin d’en acheter il en a deux beaux sous les narines, essuie toi le nez, mocoso, les gens y vont croire qu’on est des jaillullos de la Calère.

-Commencez pas à critiquer la Calère, ma mère elle dit que c’est le plus beau quartier d’Oran et qu’il y a plus de lagagnosos à la place des Victoires qu’à la Calère.

- Purée ! Vous avez vu les fauteuils des cireurs de souliers ?

- On dirait des trônes de prince indiens..

- Tché ça doit rapporter gros de cirer les souliers pour qu’ils se payent d’aussi somptueux fauteuils.

-Qu’il est bamba ce Marcel, c’est la mairie qui les a installés les fauteuils, c’était dans l’Écho d’Oran de la semaine dernière.

- Parce que tu lis l’Écho d’Oran toi maintenant ?

-Ouai, dis Bernard, chaque fois que je vais au cabinet, ma mère coupe les feuilles en quatre et on se torche avec les dernières nouvelles.

- Allez, on se tire de cette place qui me donne le cafard.

- Et pourquoi René ?

- Parce qu’à la fin des vacances on vient ici pour vendre les livres de classe de l’année dernière, acheter les nouveaux et que penser au lycée ce n’est vraiment pas le moment!

- Faudrait pas oublier le père Fuentes.

On retourne au quartier, on laisse passer la journée et demain, avec des idées bien fraîches et bien claires, on voit ce qu’il faut faire.

2)   LES PLATICOS

Cette fois-ci c’est la compétition cycliste la plus célèbre du monde qui est à l’honneur,

Ce matin Bernard qui est le premier levé nous a dessiné un merveilleux parcours du tour de France.

Six étapes, dont une de tunnel avec un saut de trottoir pas facile à réaliser et des lacets qu’il va falloir négocier avec prudence.

Pour jouer au tour de France, ce n’est guère compliqué, il faut d’abord et avant tout un parcours tracé à la craie ou au plâtre. Deux traits parallèles dessinant les formes que l’inspiration du moment nous dicte.Parfois un seul trait, ce qui signifie que nous passons un tunnel. Ensuite il faut bien entendu des coureurs cyclistes et de préférence de très grands champions, Bobet, Robic, Kubler, Koblet, Copi, Bartali.

Les coureurs sont des  platicos, (capsules de limonade) qui pour avoir une stabilité parfaite sont lestées avec de la cire de bougie ou du goudron. Une fois le lestage terminé il faut soigneusement coller la photo de son héros.

Le but du jeu étant de rejoindre l’étape le plus rapidement possible sans sortir des contours du parcours, en poussant le platico d’un bref coup de majeur. En cas de sortie de route retour à l’étape précédente.

A chaque arrivée d’étape, il est attribué à chaque joueur, un certain nombre de points suivant le classement atteint et en fonction du nombre de participants.

Le gagnant étant celui qui totalise le plus de points à l’arrivée de la dernière étape.

La partie peut durer des heures et il faut bien surveiller celui qui tient la marque surtout si c’est ce tromposo de Robert.

Le départ se situe devant l’entrée du 11, sur le rebord du trottoir, juste à côté de l’atelier du révérend père Fuentes, le spécialiste des pompes diesel et des bidons d’huile attachés au cul des quatre chevaux. Il arbore ses grosses lunettes de protection, il a donc l’intention de travailler et donc de nous fiche la paix.

Pour viser le plus juste, il faut se mettre à genoux voire carrément s’allonger par terre, les coudes et les genoux deviennent rapidement couleur chocolat, mais la partie est trop prenante, pour faire des effets de toilette.

Bernard me dit soudain :

- Tu vois ce que je vois ?

- Ouai, une camionnette.

- Et alors ?

-Alors je vois une vieille Juvaquatre Renault transformée en camionnette, avec deux ridelles et un hayon le tout verrouillé par des clavettes.

- T’y es bête ou tu fais semblant ?

- Pourquoi tu dis ça ?

- Bon puisque tu veux que je te mette les points sur les i, elle est à qui cette Juvaquatre ?

- Au père Fuentes et alors ?

- Et alors ça ne te donne pas des envies cette tartana ?

- Tu veux qu’on lui accroche des bidons d’huile ?

- Ah ! Non, pas que ça, il faut une vengeance bien en règle.

- Et c’est nous qu’on va encore ramasser. Purée regarde ce bandit de Georges ça fait trois fois qu’il fout des  rempoujones à mon joueur et que je me retrouve dehors.

- Ne change pas de conversation s’il te plait, il faut qu’il se rappelle ce cabron que quand on fait des conneries on laisse pas accuser les autres.

- Tu proposes quoi ?

- Je propose que l’on piége sa bagnole bien comme il faut, et que se soit le vendeur de tracteurs qui soit accusé.

- On le connaît même pas çui là, on la vue une fois par ici et tu veux….

- Regarde au bout de la station, tu la voies sa quatre chevaux ?

- Bon d’accord, mais ça ne va pas être simple.

- Si c’était simple il y a longtemps que l’histoire serait réglée.

- Bon c’est ton tour de jouer.

- Robert on en est où ?

- C’est Georges qui gagne, Marcel est deuxième, moi troisième, Bernard derrière et toi tu es à la pora, bon dernier.

- Viens voir Robert, tu sais pourquoi elle est souvent là, la bagnole du marchand de tracteurs ?

- Ah que oui ! C’est ma sœur qui me l’a dit, José il est complètement tchalé d’une vendeuse de chez « Primavera », tous les jours que Dieu donne il est collé à la vitrine, puis, il entre, achète une rose rouge, il la paye et l’offre à la vendeuse qui prend à chaque fois le sofoco de sa vie, vu qu’elle devient plus rouge que la rose.

- Et quand c’est qu’il travaille.

- D’où je sais moi ?

- On finit cette partie et on va chez moi j’ai mis une bouteille de coco au frais dans la glacière.

La partie s’emballe, le pouce lâche le majeur qui heurte le platico et celui-ci avance sur le parcours.

Je double Bernard, mais je heurte le Bartali de Robert, ce qui me fait rebondir hors des limites du jeu. Décidément la chcoumoune ne me lâche pas.

Georges franchit la ligne d’arrivée avec son Louison Bobet, Marcel en fait de même, Robert passe la ligne en lançant un énorme cri de joie comme si c’était lui qui avait gagné la partie. Je termine bon dernier, je suis vraiment un tchancléro à ce jeu il ne me reste plusqu’à payer à boire à toute la bande.

La glacière est un meuble peint en blanc qui trône dans la cuisine, il est doublé de liège pour garder la fraîcheur, le froid est produit par un pain de glace qui, bien sur, fond et que je remplace tous les matins.

C’est ma corvée journalière, le vendeur de glace, débite avec dextérité de grands pains de glace à l’aide d’un énorme couperet muni de dents monstrueuses.

Il glisse dans mon sac de jute le morceau quotidien, nous échangeons quelques brèves paroles de civilité et il passe au client suivant. Maman le règle en fin de semaine.

La boisson du jour c’est une bouteille de « coco » que j’ai préparé la veille en faisant dissoudre la poudre de réglisse dans un litre d’eau.

Le liquide coule dans les verres et provoque une fine condensations, gage de fraîcheur.

- Hum mm que c’est bon et frais !

- C’est pas tout ça mais qu’est-ce qu’on fait !

- José s’est vengé sur nous, mais quand il a su la vérité pas un mot d’excuse,  rien.

- Quant au père Fuentes il a laissé faire !

- Donc tous les deux dans le même sac.

Il faut piéger et bien piéger la Juvaquatre du père Fuentes, et il faut que le joli cœur de José soit là pour qu’ils s’embrouillent tous les deux.

Et c’est parti, chacun dit la sienne, les rires fusent, la bouteille de coco rend l’âme, mais pour la bonne cause.

Le plan de bataille s’échafaude, mais il faut agir en plein jour ce qui complique nos interventions.

Midi moins le quart le père Fuentes boucle son atelier, il porte une bonbonne en verre de vingt litres de vin, offerte ce matin même par un viticulteur reconnaissant pour le travail effectué sur son matériel. Il la dépose dans la benne de sa Juvaquatre camionnette, ce qui n’était pas prévu dans nos plans.

3)   LA BAROUFA

Il traverse la rue d’Arzew pour rejoindre le Sphinx la brasserie située à l’angle de la rue de Lourmel, pour s’installer au bar qui regorge de kémia de toutes sortes.

En bon professionnel il va réparer une bouteille d’anisette avec ses copains tout en dégustant des moules, des sardines à l’escabèche, des beignets,des tramoussos, des torraicos et toutes les délicieuses petites choses qui tombent sous la main.

Comme ces amuses gueules sont bien relevées, elles attisent la soif, les tournées de Gras ou de Limiñana vont bon train et le patron, bon commerçant, n’hésite pas à mettre la sienne.

Les conversations deviennent un brouhaha indescriptible, car le ton monte avec le nombre de verres.

Nous avons donc largement le temps d’agir mais cette fois c’est toute la bande qui est là, car il est bientôt midi et il y a pas mal de monde dans la rue.

A la queue leu leu, nous formons un train qui slalome entre les véhicules en stationnement de temps en temps nous tournons un peu plus au tour d’une voiture et le train repart tel le bouyouyou qui rallie Oran à Hammam Bou Adjar.

Arrivés devant la Juvaquatre la ronde recommence et pendant que les copains font un rideau devant la camionnette Georges et moi nous glissons sous les pneus avant une planche appuyée sur une briquette, Robert soulève les clavettes du hayon arrière et les met en équilibre sur le rebord de la fente, Marcel enfonce avec vigueur une énorme pomme de terre dans le pot d’échappement.

Mission accomplie, le train repart et arrivé devant la quatre chevaux de José, grande surprise, les deux pneus arrières sont à plat, elle est garée en queue de la station de taxis et les bons chauffeurs ont du sévir.

- Marcel, à table !

La maman de Marcel met fin au train qui se disloque, une partie de l’équipe regagne le foyer, il est midi trente c’est la sacro-sainte heure du repas.

Georges, Robert, et moi nous allons chez Bernard, il a un beau balcon qui surplombe les lieux du délit. Nous nous installons pour assister à la séance, accroupis pour ne pas être trop visibles et donner des idées aux deux protagonistes.

Monsieur Fuentes arrive le premier, il a l’air tout guilleret et sifflote "étoile des neiges", le pas n’est pas très bien assuré, ce qui laisse supposer que les rafales d’anisette ont dû crépiter très fort.

Il s’y reprend à deux trois fois pour glisser la clé dans la serrure de la Juvaquatre, il s’installe au volant en rebondissant sur son gros popotin histoire de bien se caler sur le siège.

José arrive à son tour, le pas bien détaché, lui n’a pas la démarche chaloupée du père Fuentes, les attentes amoureuses engourdissent moins que l’anis.

La première de la Juvaquatre est enclenchée, un coup de démarreur le véhicule tressaute et explose, comme un coup de canon, les clavettes en équilibre tombent et laissent s’ouvrir les ridelles et le hayon arrière, la bonbonne de vin secouée, roule et s’écroule avec fracas sur le sol, répandant le doux nectar rouge de la plaine de Mascara.

Fuentes révulsé, s’expulse de son véhicule au moment où José arrive devant le sien.

- Tu m’as pas fait ça José ?

- Putain mes pneus, tu m’as pas fait ça Fuentes ?

- T’as vu ou t’es garé, sur la station.

- Non c’est pas eux ?

- Et qui tu veux que ce soit ? Je les ai vus faire des dizaines de fois.

- Allez-viens on va s’expliquer avec ses tchumberos.

-Regarde ma camionnette, le pot d’échappement éclaté comme une pastèque, et le vin, vingt litres d’une pure merveille pour saouler… la rigole….me cago la leche , viens, ils vont nous le payer…..

Nous sommes morts de rire derrière la rambarde du balcon, et du monde au balcon c’est pas ce qui manque car l’explosion à attiré les curieux.

José et Fuentes, à grandes enjambées, atteignent la tête de station, et sans piper mot, frappent, les chauffeurs qui n'ont rien compris répliquent, les autres chauffeurs garés devant le Cyrnos, viennent prêter mains fortes à leurs collègues, mais des copains à José et au père Fuentes débaroulent du Sphinx et de l’Oasis, c’est une saragata sans nom, les coups pleuvent de tous côtés, coups de tête, coups de genou dans le système trois pièces, nez en sang, directs, uppercuts, coups de pied, la baroufa prend de l’ampleur, des dizaines de badaux entourent les protagonistes, certain essaient de les séparer mais comme ils prennent eux aussi des marrons, ils entrent à leur tour dans la bagarre.

Certain roulent par terre, mais continuent à se cogner dessus, les chemises partent en lambeaux, les belles vestes blanches sont maculées de sang.

Tout le monde frappe tout le monde et ce qui devait arriver arrive :

- Joais tché Pépico has cuidado que soy contiguo.

- Qué letché si on peut même plus taper ses copains maintenant ?

- Que patchora que tienes! ontencion derrière toi !

- Celui-là je vais lui tchaffer le nez.

Là, nous les gamins, nous ne rigolons plus, car les évènements prennent une tournure imprévue, qui dépasse tout ce que nous avions envisagé.

C’est une bataille générale.

Toutes sirènes dehors jaillit un fourgon de la police suivit d’un deuxième puis d’un troisième panier à salade qui déglutissent des policiers la matraque en l’air, ils calment tout ce beau monde et embarquent les plus récalcitrants.

Le calme revient petit à petit, les curieux se dispersent, les balcons se vident.

Le quartier a retrouvé son calme.

Si la Juvaquatre, baignant dans son vin, et la Quatre chevaux, avec ses pneus arrière à plat, n’étaient pas là pour en témoigner, nul ne pourrait penser qu’il s’est passé quelque chose, tout porte à croire que nous sommes dans une oasis de paix.

- Purée dit Bernard, c’est fou ce qui peut arriver quand on nous empêche de jouer aux cartelettes !

Ce qui déclenche un éclat de rire général.

Le lendemain matin, Fuentes défile sur le trottoir comme les légionnaires le 14 juillet, démarche chaloupée et fière, jambe gauche épaule droite,jambe droite épaule gauche, torse bombé, arborant comme une décoration un magnifique oeil au beurre noir et un sourire moqueur en direction des taxis qui font mine de ne pas le voir.

- Bonjour les enfants lance-t-il à la cantonade.

- Bonjour monsieur Fuentes répondons-nous dans un ensemble parfait.

- Vous avez vu la peignée qu’on leur a mis à ces feignants.

- On n’était pas là, on s’amusait au square Cayla répond de sa voix la plus angélique ce falso de Robert.

-Vous avez raté une belle baroufa, j’espère qu’ils ne vont plus jouer à Zorro avec les voitures des autres et surtout ne plus accuser les enfants.

Heureusement que nous sommes assis sur le rebord de la fenêtre de ma concierge, car tant de gentillesse envers nous, nous laisse pantois et nous donne presque des regrets.

C’est sûr, maintenant nous en avons la preuve monsieur Fuentes a pris un coup sur la tête.

- Ce pauvre José il a le nez et un bras cassé.

- Le nez et le bras…?

- Le nez pendant la bagarre et le bras à l’hôpital.

- A l’hôpital ?

- Pendant que les docteurs lui soignaient le nez, il s’est débattu et il est tombé du lit, son bras a violemment heurté le carrelage de l’hôpital et n’a pas résisté.

- Et il est plâtré ?

- Le bras complet et sur la figure ils lui ont fait un masque à faire peur…

Et ben ! il n’est pas prêt de retourner chez Primavera !

René Mancho l'Oranais