Au 11 bis de la rue, une plaque en cuivre discrète, annonce :

« Service de La Qualité de l’Or »

Pour nous cet établissement est une énigme, mais les Malabrera, Sorrentino et tous les bijoutiers d’Oran connaissent bien cette adresse et s’y rendent régulièrement.

Madame Rivier nous a expliqué que dans ce service les bijoux sont testés pour vérifier la qualité de l’or et si tout est conforme un poinçon en forme de tête d’aigle vient certifier l’authenticité du métal.

Lucien est le coursier du service, les sacoches de son vélo transportent de véritables trésors dans des belles boites scellées à la cire rouge.

Grand, les cheveux bruns, raides comme des épines d’oursin, une légère claudication qui ne se remarque que quand il met pied à terre de sa petite reine. Ses pinces à vélo ne quittent jamais le bas de ses pantalons, été comme hiver des mitaines tricotées garnissent ses mains. Ce grand échalas semble toujours sortir d’un sommeil profond peuplé de mauvais rêves, il ne s’éveille que pour nous jouer de mauvais tours, son vélo passe obligatoirement sur notre tracé du « tour de France » bousculant les platicos.

- Oh pardon je ne vous avais pas vu !

- Purée tu pourrais faire attention.

- J’ai dit pardon ça ne vous suffit pas, vous voulez une botcha ou quoi ?

Il attrape par l’oreille mon cousin Norbert :

- Toi t’es pas d’ici alors fais pas le mariole.

- C’est mon cousin et de quoi tu te mêles ?

- Vous êtes une bande de fainéants et je vous ai à l’œil.

La concierge du 11 bis vient de terminer d’astiquer les sols de l’entrée de l’immeuble, elle tord sa serpillière et lance dans la rigole le contenu de son bidon d’eau. Une forte odeur de crésyl parfume toute la rue.

Julien a bien vu que le sol de l’immeuble est encore humide, il n’en a que faire, il pousse son vélo dans l’entrée.

- Ola néné, tu peux pas attendre trois secondes que ça sèche ?

- J’ai pas que ça à faire, moi madame, j’ai l’autorisation du propriétaire de garer mon vélo dans le couloir, et puis vous êtes payée pour nettoyer, pas pour faire des remarques aux fonctionnaires du ministère des finances.

- Il est beau le ministère des finances avec des gandouls comme toi, qu’on les paye pour se promener en vélo.

Vous avez compris, Lucien est un sale type, de ceux qui n’hésitent pas à traiter avec mépris les gens sans défense, les faibles, les petits.

Devant ses chefs c’est une autre histoire.

Il pénètre dans l’immeuble, les roues de son vélo marquent le sol humide de traînées brunes, comme si une peau de serpent s’échappait des pneumatiques.

La concierge marmonne tout en effaçant à la serpillière, encore humide, les marques du délit.

Cinq minutes plus tard, Bernard décide d’aller chercher Robert qui loge aussi au 11 bis.

L’immeuble de Robert est doté d’un magnifique ascenseur, dont la cage est en fer forgé. La cabine en bois exotique est ceinturée par un vitrage finement ciselé.

L’ascenseur est occupé, Bernard décide de grimper les quatre étages qui mènent chez Robert par l’escalier en marbre de Carrare.

Au moment ou il atteint le palier du troisième étage un énorme brouhaha envahit la cage d’escalier, dégringolant les marches une énorme poubelle déverse, son contenu nauséabond, épluchures de légumes, boites de conserves, arêtes de poisson…

Bernard redescend quatre à quatre les escaliers, poursuivi par les détritus. Son cœur cogne violemment dans sa poitrine quand il atteint la rue sous l’œil, toujours orné de sa loupe de l’horloger qui alerté par le bruit est venu sur le seuil de sa boutique voir de quoi il en retourne.

La concierge jaillit à son tour de l’immeuble, et balai à la main elle invective ce pauvre Bernard qui a du mal à retrouver son souffle.

- Petit voyou, viens ici tout de suite et ramasses moi immédiatement toutes les saloperies qui dégoulinent dans l’escalier.

- Je vous jure, j’ai rien fait, j’ai failli prendre la poubelle sur la tête.

- Oui c’est ça la poubelle est montée toute seule et elle a dégringolé les escaliers par l’opération du saint Esprit.

- Je vous jure sur la vie de ma mère que…j’ai rien fait.

Lucien qui sort avec son vélo pour effectuer une livraison entre lui aussi dans le débat.

- Alors madame la portera, on m’engueule pour quelques traces sur le sol mais les immondices et les poubelles renversées ne vous gênent pas ?

- Toi gandul passes ton chemin

- Je passe séñora, mais mon ministère informera qui de droit sur la tenue de l’immeuble qui abrite nos services.

- Et voilà « detras de cabron a la prison », je nettoie la merde des autres, il faut ramasser les cochonneries de gens mal intentionnés et je vais me faire mettre à la porte.

Elle éclate en sanglots.

Nous sommes tous abasourdis par la tournure des événements, c’est Norbert mon cousin qui réagit le plus vite.

- Madame ne pleurez pas, on va tous s’y mettre et à la six, quatre deux vos escaliers seront propres comme s’ils avaient été aux bains maures, allez les gars.

et c’est vrai, nous grimpons les étages, la poubelle est redressée, les épluchures et autres immondices sont remis à la place qu’ils n’auraient jamais du quitter, la serpillière peaufine le travail. Le crésyl vient achever l’ouvrage et la cage d’escalier reprend allure normale.

La concierge nous remercie chaleureusement et s’excuse de nous avoir accusé et surtout Bernard.

Elle entre dans sa loge et en ressort les bras chargés de bonbons.

- Voilà pour vous les enfants et encore merci, vous êtes des anges.

- C’est vraie madame de vrais santicos…

- Arrêtez dis Georges il va nous pousser une auréole derrière la tête et on n’aura pas l’air tonto dans la rue.

 Robert en profite pour m’expliquer l’ascenseur :

- Tu vois la roulette en bas à droite dans la cage ?

- Oui et alors ?

- C’est réservé aux techniciens, si tu bascule cette manette, tu arrêtes l’ascenseur s’il est en marche et tu peux ouvrir la porte et tant que la porte est ouverte la cage reste immobilisée.

- Et s’il y a quelqu’un dedans, tu le coinces

- T’as tout compris !

 Lucien est de retour, à contre-jour, tenant son vélo de la main droite, sa silhouette s’encadre dans l’entrée du couloir.

Les cheveux hirsutes et les pinces à vélo aux chevilles le rendent impressionnant avec en plus le soleil dans le dos il ressemble à un démon remontant des enfers.

- Et bien, on aggrave son cas madame la concierge, vous distribuez des douceurs aux petits voyous du quartier qui pourrissent la cage d’escalier. Vous n’êtes vraiment pas rancunière.

Nous ne demandons pas notre reste et sans prononcer le moindre mot nous quittons l’immeuble pendant que la gardienne claque sa porte.

 Nous sommes maintenant persuadés que celui qui jette les poubelles dans les escaliers n’est autre que Lucien, et ce qui nous révulse le plus c’est qu’il veuille nous faire porter le chapeau. Nos relations n’étaient guère aimables mais là, il déterre la hache de guerre et nous n’avons pas besoins de nous exprimer, nos regards en sortant du couloir en disent long, il faut que Lucien ne reste pas impuni.

Nous avons traîné toute la matinée allant d’un tranquico à l’autre, un peu désœuvrés et encore sous le coup de l’injustice. Lucien tu ne perds rien pour attendre, là tu n’as pas fait mitche tu as carrément franchi la ligne interdite et la punition sera à la hauteur de la faute, monsieur le fonctionnaire du ministère des finances.

A onze heures, Norbert nous sort de la torpeur ambiante.

- Et si on faisait une partie de pitchac, Bernard vas chercher le tien !

- Désolé mon père me l’a confisqué parce que je jouais dans le couloir et que j’ai cassé une assiette accrochée au mur, comme si c’était normal qu’on pende les assiettes au mur.

- On a pas de pitchac, personne n’a une chambre à air de vélo ?

Un ange passe, nous n’avons pas de pitchac, pas de chambre à air

- René, vas chercher une paire de ciseaux, dit Norbert, je vais vous en trouver une de chambre à air, moi.

 Sitôt dit sitôt fait, je galope et quelques secondes après les ciseaux sont dans les mains de Norbert.

 - Georges tu te mets au premier et si la moindre porte s’ouvre, tu siffles et tu montes comme si tu allais chez Robert, les autres, vous surveillez l’entrée et pareil un grand coup de sifflet si quelqu’un de l’immeuble s’approche. René tu viens avec moi.

 Nous pénétrons dans l’immeuble, au fond du couloir sous les boites à lettres, trône le vélo de Lucien.

 Une petite sacoche est accrochée à l’arrière de la selle, Norbert l’ouvre et en sort deux petits démontes pneus.. Avec des gestes précis et rapides il devisse la valve, l’air s’échappe de la chambre à air. Les démontes pneus sont introduits entre la jante et le pneumatique, pendant que je maintiens la position des démontes pneus, Norbert saisit la chambre à air dégonflée et à l’aide des ciseaux il coupe la chambre à dix centimètres de chaque cotés de la valve, vite fait bien fait, le pneu regagne sa place dans la jante, les outils sont replacés dans la sacoche.

beaupichac

Aquarelle Georges Devaux

 Cinq minutes plus tard nous avons un magnifique pitchac avec les rondelles de la chambre à air de Lucien.

 Cette fois c’est un match deux contre deux, au milieu de la rue, Robert et Georges contre mon cousin et moi.

 Mais l’important c’est de mettre notre but juste devant l’entrée de chez Robert pour surveiller le vélo de l’autre tarambana de Lucien.

 Il est midi moins le quart il ne va pas tarder à se manifester.

 J’avoue que je suis pas trop à la partie, surveillant la petite reine de Lucien et Robert et Georges en profitent pour nous mettre javalette sur javalette.

 -  Purée, René, t’y es avec nous ou quoi ? on va prendre la palissa de notre vie, ou tu joues ou tu mates l’autre tchumbo qui va pas tarder a arriver mais tu peux pas faire cuire les brochettes et faire ontoncion à le chat en même temps.

 - Six zéro bandes de tchancléros, crie victorieusement Robert..

 Passe de mon cousin, jonglage extérieur du pied, dribble genoux et tir en javalette.

 Javalette (dessin Georges Devaux)

 

Javalette (dessin Georges Devaux)

 - But !!

 - Et là, c’est qui les tchancléros ?

 - Une grosse tchambonna, tu devrais prendre un dixième de la loterie algérienne, c’est plus que sur que le gros lot il est pour vous.

 - Parles beau merle, javalette deux points, 6 à 2.

 - Chut ! ya le bésugo de Lucien qui est dans le couloir.

 Lucien saisit son vélo par la potence et se dirige vers la sortie de l’immeuble.

 Passant de la pénombre du couloir à l’éblouissement de la rue sous le soleil, il cligne des yeux et ne se rend compte de rien.

 Quand ses pupilles se sont enfin acclimatées, il constate que sa roue arrière est complètement à plat.

 - Me cago la leche !

 - No te cagues que hace peste, répliques Norbert

 Faisant fi de l’intervention de mon cousin, Julien prend sa pompe, défait la valve et commence à pomper de toutes ses forces, malgré ses efforts et le sifflement de la pompe le pneu reste dramatiquement à plat.

 Il arrête de pomper, tourne le roue, passe de l’autre côté du vélo, observe, scrute mais ne voit rien de particulier.

 Avec des gestes brusques et saccadés, il reprend le pompage, des perles de sueur commencent à orner son front, il s’essuie d’un revers de main.

 Le pneu fait toujours triste mine, Lucien commence à s’énerver, il donne un grand coup de pied à la roue, le vélo fait une bortelette et la roue arrière tourne toute seule dans un drôle de cliquetis.

 Il se décide enfin à ouvrir la petite trousse à outils et se saisit des démontes pneus.

 Les mains tremblantes il réussit à faire sauter le pneumatique de la jante et découvre pendant lamentablement de chaque coté de la valve ce qu’il reste de la chambre à air.

 - Portera de mierda !

 S’écrie-t-il en entrant dans le couloir.

 Avec précaution nous le suivons des yeux, sa force décuplée par la rabia, il saisit une poubelle et l’enfourne dans l’ascenseur.

 Rasant les murs nous progressons dans le couloir, la cabine est entre le troisième et quatrième étage. C’est le moment que choisit Robert pour basculer la molette et ouvrir la porte de la cage, aussitôt la cabine s’immobilise.

 Mon cousin tambourine à la porte de la concierge :

 - Séñora il y a quelqu’un qui est coincé dans l’ascenseur.

 - J’arrive tout de suite.

 - Je crois bien que c’est le voleur de poubelles.

 - Jésus, marie, Joseph pardonnez-moi mais je vais me l’empoigner à ce mala leché !!!

 Malgré, son embonpoint elle gravit les escaliers quatre à quatre.

 - Sortez-moi de la,  hurle Lucien.

 - Je vais te sortir de là à grands coups d’escoba, tarambana, mais d’abord je vais expliquer à ton chef qui c’est qui déverse les ordures dans les escaliers.

 Sur la pointe des pieds nous quittons le couloir, une importante partie de pitchac nous attend.

 Lucien a disparu du quartier, il a été muté à la préfecture, le nouveau coursier de la garanti de l’or est un monsieur charmant que nous saluons poliment comme tout enfant bien sage et bien élevé doit le faire..

 René Mancho l'Oranais