19 janvier 2020

GERMAIN DIT "CAMEMBERT"

Note : Un grand merci à ceux qui ont ouvert leur mémoire pour raviver la mienne et permis l'écriture de cet article.

Maman m'a bien dit de ne plus aller à la pêche, mais je ne sais plus si elle m'a interdit le port ou la cueva l'agua et puis il y a des pertes de mémoire qui m'arrangent.

En cette fin d'été qui s'étire langoureusement, il fait chaud, toute la bande est un peu éteinte et se traîne dans la rue, engourdie par la chaleur.

 -         Et si on allait prendre un bain ?

 -         Ça c'est une idée qu'elle est bonne !!

Le temps de récupérer une serviette et nous voilà en route.

L'idée de faire un capuson dans la grande bleue nous donne des ailes.

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire nous dévalons la rue Floréal Mathieu, la rue Alsace Lorraine, la rue de la vieille mosquée, je tourne la tête vers la Banque d'Algérie pour ne pas regarder le Lycée Lamoricière qui sera ma destination quotidienne dans quelques jours.

Bernard qui traîne un peu la patte à cause de ses tchanclettes toutes neuves nous apostrophe :

-         On pourrait prendre un car de la S.O.T.A.C.

-         T'as des sous ?

-         On le prend aouf.

-         Et on se retrouve au commissariat y vinga palos.

-         « Baja del bourro y anda por patas » nous sommes presque arrivés, la passerelle des ponts et chaussées et le port nous tend les bras.

-         Vous pouvez pas parler français, qué letché !!

-         D'accord, descends du bourricot et marche à pied si tu préfères.

Nous voilà sur le port ou une légère brise fait frissonner l'onde, Quai de Rouen, le Marie-Louise Schiaffino est solidement amarré, bien calé par les défenses qui protègent la coque du bateau et les pierres du quai.

Ce magnifique fleuron de la flotte Schiaffino est un cargo semi-pinardier, d'où la forte odeur de vinasse qui flotte sur le quai.

-   Regardes, dit Norbert, Le Marie-Louise Schiaffino

-         Dis-moi une autre comme ça, c'est écrit si gros que même un lagagnoso il pourrait le lire.

-         Peut être, mais moi du boulevard front de mer je le reconnais avec ses quatre mats qui font portiques, il peut charger 6500 tonnes de fret, et pas que du pinard, regardes, il y a mêmes de Jeeps.

-         Qu'est-ce qui se passe la bas au pied des bâtiments ?

En effet un attroupement d'où fusent des rires et des applaudissements attire notre attention :

-   Regardez c'est Germain

-         On y va ?

-         Pos bien sur

Il y a là, des dockers, des transitaires, des jeunes filles, secrétaires ou comptables, des marins qui entourent, deux personnages hauts en couleurs.

Germain coiffé de son éternel chapeau, aussi crasseux que sa la longue blouse qui a dû être blanche un jour, mais bariolée par la crasse et les taches de peinture, ressemble à un arc en ciel sous un ciel d'orage. Une bouteille d'un litre laisse son goulot dépasser de la poche droite.

Le deuxième nous est inconnu, il arbore une fine moustache en forme d'accent circonflexe, avec dans son dos une drôle de guitare bricolée avec un bidon d'huile, un manche à balais et des fils de pêche en guise de corde

-         C'est qui lui ? Demande Bernard à un transitaire.

-         Oh les enfants vous ne connaissez pas François notre célèbre « Va et vient » le plus connu des clochards de la marine ? Et bien profitez en car c'est pas souvent qu'il traîne par ici.

En fait les deux clochards sont venus dans l'espoir d'obtenir un ou deux litres de vin et les mandataires les font s'opposer dans une joute bon enfant.

Germain se racle la gorge et entonne une Tyrolienne endiablée ou les troulalaiitous se succèdent harmonieusement le tout accompagné de gestes suggestifs qui font rigoler l'auditoire.. Une salve d'applaudissements salue la performance.

-         « Va et vient », « Va et vient » scande le public.

« Va et vient » sent qu'il doit faire mieux, il prend sa guitare pittoresque, fait semblant  de l'accorder et entonne :

« Ils sont dans les vignes et les moineaux  (bis)  

 ils ont mangé  les raisins, 

ils ont chié tous les pépins 

Si ma chanson vous emmerde merde (ter) 

Histoire de vous emmerder 

Je vais la recommencer... 

Puisqu'il fait si chaud 

Mets ton grand chapeau 

Nous irons dans les bois 

Chéri comme autre fois 

Et tu t'en dormiras entre  mes bras » 

 Les applaudissements redoublent et l'un des mandataires qui semble être le meneur de cette petite manifestation prend la parole :

 -Bon les artistes notre jury a délibéré et pour le chant il vous classe ex æquo.

 Mais pour gagner les cinq litres de vins il va falloir que chacun nous montre ses talents de peintre ou de sculpteur

 -         T’exagère Pépico cinq litres seulement ! J'ai porté une bombonne de dix litres et il va tourner le vin s'il y a trop d'air au-dessus, bon c'est bien parce que c'est vous, je vais vous faire un tableau de « Va et vient »

 A quatre pattes par terre sur le goudron du quai, notre Germain national entreprend avec des craies de couleurs une grande fresque où Va et vient, plus vrai que nature, est reproduit à un vitesse étourdissante, avec la paume de sa main et ses doigts il estompe, souligne un trait, donne des ombres. Le dessin prend forme et la ressemblance est saisissante.

 L'attroupement salue le bel ouvrage par des vivas, Bébert salue son public en écartant sa blouse comme pour une révérence et tout le monde éclate de rire en tapant des mains

-    A toi Va et vient, qu'est-ce que tu nous proposes ? 

-    Il me faut de la mie de pain et un peu d'eau.

 Une grosse miche et un seau d'eau sont apportés, Va et vient échauffe ses doigts en faisant des grimaces qui font pouffer de rire l'auditoire.

 Il extrait de la poche droite du pantalon, une navaja qu'il déplie d'un geste sec et décortique la boule de pain, il en extrait la mie, se mouille les doigts et commence à la pétrir pour en faire une pâte solide.

 Ses phalanges virevoltent  sur la pâte, assemblent, creusent, avec ses ongles il peaufine les détails, un personnage prend forme. Le public est pour une fois silencieux et suit avec attention la dextérité des mains de l'artiste. L'oeuvre prend l'apparence d'un santon de vingt-cinq centimètres de haut.

 Personnage d'une crèche de la nativité ?.

 Il fignole avec son couteau, creuse les traits, enlève le superflu, la statuette se profile de plus en plus précisément, d'une poche de sa veste il fait jaillir un morceau de charbon et donne les touches finales à son  personnage.

C'est Germain!!  murmure l'attroupement, tout y est la blouse et le litron qui dépasse de la poche, la tête est remarquable et si ressemblante que l'on pourrait croire qu'un sorcier Jivaro à réduit notre Germain national.

 Il fait une pirouette en présentant son travail sous les applaudissements et les cris du public.

 -         C'est quoi cette ficelle qui dépasse de la blouse ?, demande une jolie morénica d'une vingtaine d'années.

 -         Ça c'est le bouquet final, guapa, tirez la ficelle !

 La jeune fille s'exécute, la blouse de la statue s'écarte et une énorme pitcha se dresse entre les pans de la blouse, saisie de surprise et de honte la fille lâche la statuette , heureusement Germain la récupère au vol.

 Tout le monde est plié en deux et rigole à s'en décrocher la mâchoire.

 Germain en est soufflé, il prend François dans ses bras. Ils entament un fougueux tango qui fait crouler de rire tout le monde.

 -         Bravo messieurs match nul veuillez me suivre pour recevoir votre récompense

-         Terminé mes amis, la récrée est finie, le Marie Louise appareille ce soir et il y a pas mal de boulot qui nous attend.

Tout le monde retourne vaquer à ses occupations, et nous tapons un sprint jusqu'au pédrégal et arrivés à Navalville nous  plongeons avec délice dans la mer.

Nous sommes en train de sécher sur les rochers, quand une question de Bernard nous sort de la douce torpeur qui nous avait envahie :

 -         Mais pourquoi on l'appelle camembert à Germain ?

 -         Oh Bernard t'es enrhumé ou quoi ? 

 -         Moi enrhumé ?

-         Tu as rien senti, il sortait pas de chez Lorenzi Palenca, le parfumeur, notre Bébert il a du faire un plongeon dans les cuves à Jonca, les camions qui pompent la merde.

-         Purée qué pesté, t’as vraiment le nez bouché et c'est pour ça qu’on le nomme camembert parce qu'il pue comme un vieux « Toukrem » trop fait.

-         Tu te rappelles René quand on a été au TIVOLI voir les 100000 cavaliers, après le film on a voulu faire une partie de sport-foot au bar le penalty

-         C'est vrai, Camembert repeignait la façade, nous étions en pleine partie, Germain est entré dans le bar, en clignant son oeil guidch, celui qu'il s'est brûlé en peignant un mur à la chaux et il a dit à Georges le fils du patron :

-         C'est tout ce que tu as à faire avec cette bande de zazous de la niche à poux, fais-moi voir ton cahier de devoirs de vacances.

-         Ouais et il a corrigé tous les exercices de Georges, nous on en revenait pas.

-         Bon les gars, vous avez vu l'heure il faut remonter si on veut pas que les parents nous apprennent à nager avec un martinet.

Pour aller plus vite nous grimpons le « caminito de la muerte » qui mène aux falaises de Gambetta avec beaucoup de chance une camionnette nous prend en stop et nous largue rue d'Arzew.

Après une bonne douche, pour enlever toute trace de sel, car maman est très maline et si elle trouve un goût amer en me faisant une bise?aïe, aïe, aïe,..

Me voici dans la rue.

Un attroupement inhabituel en tête de la station de taxis et des éclats de voix.

Et qui est la ? notre ami Germain en grande discussion avec les chauffeurs.

 - Alors Germain t'as tapé dans la gourde ?

 -         Je vous demande moi, bandes de gandouls, dans quoi vous avez tapés

 -         Nous des gandouls ?

 -         Vous devez pas vous salir beaucoup les mains le cul sur votre fauteuil et même pour laver les voitures c'est Kader qui se tape les sale boulot et toi Kader enlève ta chéchia que tu vas asphyxier les poux et comme ça tu ressembles à une bouteille cachetée.

Deux musulmanes, drapées dans leurs immaculés draps blancs ne laissant apparaître qu'un oeil, traversent le carrefour, aussitôt Germain ne peut s'empêcher de faire une remarque en les montrant du doigt :

 - Il va y avoir une régate au port, les barques à voile sont de sortie.

Puis montrant du doigt les chauffeurs de taxi :

-         Quant à vous, la France est bien basse en ce moment et c'est pas des gandouls comme vous qui allez la relever !

Et sans attendre de réponse il fait une pirouette, et de son pas vif avec ses pieds écartés il s'engouffre sous les arcades de la rue d'Arzew, faisant de grands gestes et apostrophant tous les passants.

René Mancho l’Oranais

Note de l'auteur (Germain et François dit va et vient ont tous les deux été victimes du terrorisme après les accords d'Evian)

La mort de Camembert1 La mort de Camembert2

 

 

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24 janvier 2020

LA STATION DE TAXIS

Nous sommes en plein centre de la ville, la station de taxi est le baromètre de l’activité de la cité.
A chaque client chargé, le manège commence, coups de démarreur et tous les véhicules avancent de quelques mètres.
Les passagers ne choisissent ni l’engin ni le chauffeur et si par mégarde un conducteur enfreint la règle, c’est l’engueulade méditerranéenne le tout ponctué de gestes parfois obscènes soulignés de noms d’oiseaux en français, en arabe, en espagnol ou en pataouète.

Mais la querelle cesse aussi vite qu’elle s’est déclenchée quand le premier de la file enclenche sa première et quitte la station.

Kader est le laveur attitré des taxis, sa peau de chamois fait de vrais miracles et les tractions avant, la grande majorité des taxis, rutilent sous ses doigts. Mais la moindre coulure sur un pare-brise et c’est l’avoinée du patron.
Le nettoyage des véhicules sur la rue est interdit.
Kader est notre allié et on le lui rend bien. Aussi dès qu’apparaît un képi à  un bout de la rue on fonce l'avertir, Kader, son seau et sa peau de chamois disparaissent comme par enchantement.
Les chauffeurs c’est bien autre chose.
Si par malheur un quidam se gare sur « leur station » même en queue de station, ils n’hésitent pas à faire venir la police, et quand l’agent s’en retourne, après avoir apposé un procès-verbal, sur le pare-brise fautif, nos charmants « taxis » dégonflent, un, deux, voire les quatre pneumatiques.
Ils n’ont même pas le courage de leurs actes, car quand l’automobiliste regagne son véhicule, ils jouent bien sur les oies blanches et concluent : « ce sont encore les gamins du quartier,de vrais voyous, si on les chope, ils vont passer un sale quart d’heure. »

Le pire de tous c’est Ramon, rondouillard, un mètre soixante, une fine moustache, les cheveux gominés, laissant traîner derrière lui une forte odeur de patchouli.

Pour maman, qui a le sens de la formule : »-un homme qui met trop de «sent-bon » (parfum) c’est un homme qui ne se lave pas souvent. »

Pour Ramon son taxi est un sanctuaire, seuls peuvent l’approcher, les clients, Kader pour le briquer et son auguste personne..

Lors d’une partie effrénée de « tu-l ’as », Bernard est sur le point de me rejoindre, je me glisse entre deux taxis et pour prendre de l’élan, j’appuie, oh sacrilège !, ma main sur l’aile avant droite d’une traction.
Ramon me cueille au vol comme un sac de linge sale, mes jambes moulinent dans le vide, et quand elles reprennent contact avec le trottoir, l’affreux me décoche un magistral coup de pied aux fesses..
Kader s’interpose, ce qui me permet de prendre la poudre d’escampette.
- Mêles toi de tes oignons Kader, vas plutôt nettoyer les traces laissées par ce merdeux »

J’ai mal, j’ai très mal et j’ai surtout honte, mais je sers les dents car je sens venir les larmes et je ne veux pas offrir ce spectacle à ce gros porc.
La partie de « tu l’as » tourne court.
- Foutez-moi l’camp, bande de voyous et si j’vous y reprends je vous casse la tête !
Madame Rivier a jailli de sa porte :
- Tu es bien fort Ramon quand il s’agit de gamins, tu roulais moins les mécaniques l’autre jour avec Tonio.
Les balcons commencent à se peupler, on vit fenêtres ouvertes à Oran, dans un haussement d’épaules Ramon tourne les talons, ouvre sa portière et s’engouffre dans son sanctuaire.
Madame Rivier attrape la gargoulette qu’un linge humide entoure, elle me sert un grand verre d’eau fraîche.
- Bois mon grand
- C’est qui Tonio ?
- C’est rien, c’est une histoire de grandes personnes.
On n’en saura pas plus.
Un sentiment de grande injustice commence à nous tarauder, la méchanceté gratuite de Ramon nous pèse.
- Il faut se venger, dit Marcel tendant un poing rageur.
- "ouai !" Crie en cœur toute la bande.

Ramon va aggraver son cas.

Les fenêtres de mon appartement donnent sur la rue, elles se dressent à quarante centimètres du trottoir, les rebords sont larges et profonds. Pour nous les gamins elles forment des bancs idéaux et le soir les taxis viennent s’asseoir et se racontent leur journée.

Ce soir il fait chaud, les volets sont clos, mais les vantaux vitrés sont ouverts pour laisser pénétrer la fraîcheur de la nuit.
Les discussions des chauffeurs nous empêchent de fermer l’œil. Maman se lève et leur demande d’aller plus loin raconter leurs histoires.
La discussion cesse, maman retourne se coucher et au moment ou elle commence à s’endormir les palabres reprennent sur la fenêtre.
Sans dire un mot elle sort du lit, prend une bouteille d’eau et la verse à travers les volets.
Les fesses sûrement mouillées les chauffeurs se taisent. Pas un mot, pas un juron ce qui m’étonne un peu.
Le matin maman ouvre les volets et découvre avec horreur une belle « tartouse » de merde sur le rebord de la fenêtre.
à grand  coup d’eau et de crésil, maman nettoie le cadeau des taxis en grommelant après ces malappris, mais la station est vide, ce qui met plus en rogne ma mère qui ne peut rien faire d’autre que de laver l’offense à grands coups de serpillière et de jurons que je n’ai jamais entendus dans la bouche de maman.
Cet intermède des plus déplaisants, l’a mise en retard pour partir travailler ce qui amplifie sa colère.
J’ai reconnu la voix de Ramon, mais je ne pipe pas mot.

Les sept premières notes de la chanson de Popeye le marin sont notre signe de ralliement.
Lorsque ce sifflet retentit dans les montées d’escaliers tous les copains descendent dans la rue et s’organisent alors des jeux divers et variés en fonction des saisons, de l’actualité ou de notre bon vouloir.

Aujourd’hui pas de jeu mais un plan de bataille pour punir Ramon.

Quand l’enjeu est important les discussions n’ont pas lieu dans la rue ou des oreilles indiscrètes pourraient entendre et trahir nos secrets, mais au petit jardin.

Le petit jardin, c’est en face du square Cayla, après la boucherie chevaline nous traversons la place du docteur Jouty, la place de l’arbre comme l’appellent les Oranais, parce que c’est le seul arbre planté sur la rue d’Arzew, puis nous descendons le boulevard des Chasseurs jusqu’à la rue Alsace Lorraine et voilà le petit jardin, tout de suite à droite.
De belles pergolas blanches, des massifs de lauriers roses et blancs, de l’espace et des bancs verts, doubles dos à dos.
Le petit jardin c’est notre base arrière, une de nos aires de jeux préférées.
Le garde ancien de quatorze avec sa jambe de bois ne court pas bien vite et il ferme souvent les yeux sur nos bêtises.
Nous prenons d’assaut l’un des bancs et, face à face, le conseil de guerre commence.
- Il faut punir Ramon par où il a pêché, commence Marc.
- C’est à dire ?
- On badigeonne son taxi de merde
Dès qu’il s’agit d’excréments Marco est partant, c’est un scatologue hors-pair.
Marcel n’est pas d’accord.
-C’est pas une bonne idée, on va se faire pincer tout de suite, ça prend du temps de barbouiller de crotte sa voiture et si c’est pour mettre juste une petite trace ça vaut pas le coup.
- Houai et puis le plus puni ne sera pas Ramon, mais Kader qui va se taper le sale boulot.
- Faut lui tendre un piège, une vraie embuscade comme les Indiens avec les Cow-boys s’exclame Nano.
- Tu lis trop Kit Carson, Nano mais en y réfléchissant bien…
- Il faut qu’il y ai de la merde (Marc et son idée fixe).
- Une attaque par le sol et par les airs. Cette fois c’est Georges qui s’exprime
- Et tu le sorts d’où l’avion ?
- Qui te parle d’avion, bourricot, par les terrasses.

Toute la bande s’esclaffe, les idées fusent, les plus saugrenues, les plus fantaisistes, mais petit à petit le scénario prend forme.

-Dans le tiroir du chevet de la chambre de mes parents, dit Marcel, il ya des trucs en caoutchouc très fin, tu peux y mettre dix litres d’eau, ça ferait une chouette bombe..
- C’est quoi cette histoire ?
-Je ne sais pas, mon grand frère dit que ce sont des « capotes anglaises» et que je suis trop petit pour m’en servir, n’empêche que j’ai essayé et… ; peut-être pas dix litres mais au moins cinq.
- On peut pas chier dedans ?
- Houai mais il faut sacrément bien viser.
- Arrêtes Marco je ne sais pas comment, mais tu l’auras ta merde.
La discussion dure des heures, entre coupée d’énormes éclats de rire et de « tapes cinq » sonores.
Tapes cinq, qui est un de nos gestes favoris, a mille significations, la main bien droite et les doigts écartés (cinq) viennent heurter la main du copain et plus le geste est bruyant, plus il a de valeur.
Tapes cinq signifie d’accord ou chiche ? Ou j’approuve, ou des tas de choses, mais c’est surtout un signe d’amitié qui conclut bien des phrases.

A la fin de l’après-midi le plan est quasiment en place : une attaque par le sol et par les airs.

Mais restent les problèmes pratiques.

Les terrasses c’est une bonne idée, mais elles sont verrouillées et les dames cerbères ne lâcheront pas la clef facilement. Par contre une fois une porte ouverte, en sautant le petit parapet qui les sépare, on surplombe toute la rue. Elles sont toutes au même niveau ce qui permet d’attaquer à un bout de la rue et de disparaître à l’autre extrémité, en toute tranquillité.
Dans chaque terrasse il y une buanderie, donc pas besoin de charrier l’eau a travers les escaliers.
Les taxis bougent sans cesse, mais cinq à dix minutes avant la sortie des cinémas ils sont tous là.
Et ils sont nombreux les cinémas autour de la rue Élisée Reclus, le Mogador, l’Idéal, le Régent, le Colisée, le Richelieu, ils attirent en foule les Oranais qui à la sortie du « cinoche » se ruent sur les taxis pour regagner les quartiers périphériques, saint Eugène, Gambetta, Choupot, Eckmühl, Sananes, Boulanger……..

Trônant sous son réflecteur, une grosse ampoule électrique éclaire la rue le soir, elle fait tellement partie du paysage que nous avons failli l’oublier. Elle éclaire comme en plein jour la queue de la station de taxi.
- Ramon c’est un besugo, mais il de bons yeux.
- Alors qu’est-ce qu’on fait ?
- Un coup de stac et on en parle plus.
Le stac, c’est le lance pierre oranais, sa fabrication est tout un art.
Le manche est en olivier, bois dur par excellence, il faut choisir une belle fourche bien symétrique, une fois l’écorce enlevée, on l’oublie quelques jours dans un endroit bien sec.

Deux petites entailles au bout de la fourche vont permettre de fixer de fines lanières de cuir repliées en deux pour faire une boucle où vient se glisser l’élastique brun, carré.
Un rectangle de cuir robuste et souple dont il faut arrondir les angles, il faut toujours arrondir les angles, vient se fixer à l’autre bout des caoutchoucs.
Un ruban de chatterton, pour améliorer la préhension et personnaliser

Il est fortement recommandé, ensuite, de le passer à la flamme pour faire évaporer l’humidité et renforcer la rigidité.
l’engin, est enroulé autour du manche.
Le stac est une arme redoutable, même pour celui qui s’en sert, car si, comme certain besugos, pour mieux viser, tu mets ton pouce au centre de la fourche, ton doigt ramasse le projectile et ressemble à un tchumbo bien mûr.
Nos parents n’aiment pas, mais alors pas du tout, que nous soyons en possession d’un lance pierre. Il se fabrique donc, en cachette, et pour mieux le dissimuler, se porte autour du cou, comme un chapelet, sous les vêtements.
La décision prise, il faut trouver le bon projectile et la tension ad hoc des élastiques pour éliminer en douceur l’ampoule.
L’entraînement avec de vieilles ampoules, au petit jardin, est sérieux et les projectiles nombreux.
Les galets sont efficaces, mais ils cabossent le réflecteur et l’impact est très bruyant.
Les noyaux de nèfles et d’abricots prennent des trajectoires bizarroïdes.
Les fruits de ficus sont biens ronds, mais s’écrasent sur l’ampoule sans la briser.
Nous commençons à désespérer quand Robert sort de sa poche des petites boules noires.
- On ne va pas tirer avec des billes, c’est pareil que les pierres.
- Mais ce ne sont pas des billes, ma mère s’en sert pour faire la lessive elle appelle ça du sapindus.
- Donne ! Dit Georges.
Il bande son stac et… »plof », l’ampoule cède dans un bruit mat et étouffé.
C’est gagné, la boule de sapindus, est élue à l’unanimité.
Cette boule est le noyau du fruit du sapindus, elle est utilisée pour le lavage des linges délicats et des couleurs, m’a expliqué maman.

De retour au quartier une bonne surprise nous attend.
La maman de Robert est sur le seuil de son immeuble et discute avec une voisine.
- Ah te voilà ! Monte vite te changer que demain je fais la lessive.
- Houai !!!! Crions-nous tous en chœur.
-Vous êtes pas bien ? Vous croyez que c’est un plaisir de se casser les reins sur la planche à laver, et se tournant vers la voisine :
- C’est la edad del pavo qui les travaille.
Elle a bon dos la edad del pavo, et puis ça nous arrange.
El pavo en espagnol c’est le dindon, la edad c’est l’âge.
Madame Rivier nous a expliqué que c’est l’âge ingrat.
- Vous serez bientôt des hommes, et pour passer de l’enfance à l’age adulte on passe par l’age bête.
- Et qu’est-ce qu’il vient faire le dindon dans cette histoire ?
-Vous êtes bien des enfants de la ville, les garçons élevés à la campagne savent bien que le dindon, est l’animal le plus idiot de la basse-cour.
- Et puis allez jouer, vous me cassez la tête avec toutes vos questions.
Bon, on s’en fout, le principal c’est l’accès aux terrasses et c’est presque dans la poche.

Ah les terrasses ! C’est toujours une bataille entre voisines et quand deux familles d’un même immeuble ne se parlent plus, ne cherchez pas c’est qu’elles se sont engueulées pour le tour de terrasse.
- Demain c’est samedi, dit René, moi ma mère veut que j’aille au théâtre avec elle et ma sœur pour voir une opérette « les mousquetaires au couvent», il faut me trouver une excuse pour ne pas y aller.
Moi c’est pareil, ajoute Marcel, le samedi c’est cinéma et il faudra une bonne raison pour m’esquiver.

- Bien moi j’ai une idée, s’exclame Robert, samedi soir vous êtes tous invités chez moi pour une partie de MONOPOLY, y a plus qu’à convaincre maman qui se chargera de l’annoncer à vos parents.
- Ok dit Bernard, mais ce soir il faut que tout soit bouclé, t’as intérêt Robert à être gentil comme tout, du genre t’essuies la vaisselle et tu mets la table.
- Et puis quoi encore ? Elle va rien comprendre ma mère, et si elle me voit avec un torchon elle va faire plein de signes de croix pour enlever le mal de ojo, je l’entends comme si j’y étais… » que pasa hijo mio, t’as de la fièvre, que se van morir tres buros si tu poses pas ce torchon. »
- Peut-être que non, dit Georges, elle sera contente c’est tout.
- Vous la connaissez pas ma mère ou quoi ?
- Essayes, on verra bien
Bien sûr qu’on la connaît Conchita, la maman de Robert, petite, mince, des yeux de braise, elle a tout ce qu’il faut là où il faut, sauf la langue dans sa poche, sa générosité et sa gentillesse pour nous, les gamins du quartier, est à toute épreuve, mais gare si on lui marche sur les pieds, il vaut mieux changer de trottoir à la prochaine rencontre.

Je ne sais pas quels arguments a employés Robert mais le lendemain matin nous avons tous reçu un charmant carton d’invitation :
«Afin de fêter le passage en 5ème. de Robert, nous avons le plaisir d’inviter votre fils au goûter dînatoire que nous organisons à cette occasion ce samedi à partir de 19 heures.
Nous raccompagnerons tous les enfants à 23 heures au plus tard. »
La classe à l’état pur !
Plus question de reculer, samedi il faut passer à l’action.

La plaque de MONOPOLY est étalée sur la table de la salle à manger, les billets sont distribués, les parents de Robert et sa sœur qui se sont fait tout beaux pour aller au cinéma et nous font les dernières recommandations :
- Et surtout pas de bêtises, j’ai pas envie d’avoir des histoires avec les voisins.
- T’inquiètes pas maman nous serons sages comme des billets de MONOPOLY.
- Que tonto, dit-elle affectueusement.
La porte claque, en laissant les effluves d’Abanita, le parfum de Conchita.

Dix minutes plus tard, le quartier est vidé de nos parents.

- René, Georges, à vous de jouer.

Nous quittons l’appartement de Robert, les six étages sont descendus en effleurant les marches.
La porte palière ouverte, un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, la voie est libre et rasant les murs nous atteignons l’entrée du numéro 9, chez moi.
Maman et ma sœur sont sur le chemin du Théâtre, je glisse délicatement la clef dans le trou de la serrure et sans le moindre bruit la porte s’ouvre.
Dans la pénombre, il n’est pas question d’utiliser l’éclairage, nous pénétrons dans l’appartement et nous refermons la porte avec délicatesse.
J’entrouvre à peine les volets de la cuisine.
Il n’y a toujours personne dans la rue, les chauffeurs de taxi sont regroupés en tête de station et comme à l’accoutumée discutent à haute voix avec de grands gestes pour souligner leurs phrases.
Georges bande le stac, armé d’une boule de sapindus.
Splash !
Les parcelles d’ampoule descendent lentement, comme des plumes d’oiseaux flottant dans l’air, et s’étalent sur le goudron de la rue dans un doux cliquetis.
La queue de station est dans le noir !
Nous effectuons le trajet en sens inverse avec la même légèreté et rapidité.
De retour chez Robert, nous retrouvons l’équipe en pleine ébullition.
- L’ampoule ? demande Marcel
- Muerta, mais vous, pourquoi cette excitation ?
- Impossible de mettre la main dessus, cette punaise de clé, dit Robert.
- On n’est pas dans la merde, il est quelle heure ? Demande Georges.
- Neuf heures vingt.
- Purée, dans vingt-cinq minutes Marc va passer à l’action et nous, on cherche une clé, c’est pas sérieux tout ça.
- Bougez pas la voilà s’écrie Robert, sur la corbeille de linge sale, c’est bien des idées à ma mère !!
- Les préservatifs ?
- Ils sont là dit Marcel, trois.
- Parfait, la farine ?
- J’ai dit Bernard
- Allez, on grimpe et en douceur, le moindre voisin qui nous chouf et toute l’opération tombe à l’eau.
Sur la pointe des pieds nous parvenons devant la porte de la terrasse, la serrure que Robert a noyée d’huile dans l’après-midi, cède sans le moindre grincement. La porte s’ouvre sur la terrasse et la fraîcheur de la nuit caresse notre peau, ce qui endort notre anxiété, car nous avons beau jouer les fiers à bras nous n’en menons pas large.
Après avoir franchi les parapets du 11bis et du 11 nous sommes sur la terrasse du 9, celle qui surplombe la station de taxi.
Un coup d’œil dans la rue, tout est calme et plongé dans une obscurité quasi totale, on distingue, cependant, assez bien les véhicules garés le long du trottoir, les chauffeurs agglutinés en tête de station et leurs vociférations parviennent jusqu’à nous...
La traction de Ramon est là sous nos yeux, mais ce qu’elle est petite depuis la haut.
- il faudra sacrément bien viser susurre Robert
- Allez, il faut remplir les préservatifs.
La buanderie n’a pas de porte, deux grands bacs de lavage en ciment trônent au fond à droite de la pièce, deux magnifiques robinets en cuivre les surplombent.
Remplir d’eau les préservatifs n’est pas une sinécure, c’est flasque, pas de prise, ça part dans tous les sens et il faut vraiment que l’on se morde les lèvres pour ne pas éclater de rire en voyant Marcel se débattre avec la capote et le robinet, Bernard n’est pas plus doué et nous avons beaucoup de chance qu’il ne faille pas faire de bruit, car il y a longtemps que nos railleries auraient cessées et que nous aurions pris les capotes et leur contenu sur la tête.
Vingt et une heure quarante-cinq, la porte des Rivier s’ouvre, Marc en jailli, se glisse derrière les véhicules garés et progresse jusqu’à la traction de Ramon.
Il dépose le tas de vieux « Écho d’Oran » sur le trottoir, sort une pipette remplie de pétrole, asperge les journaux et craque une allumette.
Marco s’évanoui dans la nuit à pas de loup.
Les flammes illuminent la rue, les chauffeurs de taxi se taisent pour mieux hurler ensuite :
- Ramon !, Ton taxi ! , Le feu !

La peur de voir son sanctuaire en cendres donne des ailes à Ramon, il en oubli de remonter son pantalon, et saute à pieds joints au milieu des flammes. Il frappe avec violence le paquet de journaux, une horrible odeur commence à s’installer, une drôle de fragrance en vérité, l’odeur de brûlé, de pétrole et dominant de plus en plus le tout, un remugle de merde infernal.

Ramon hurle, jure en français, en arabe et en castillan. Les coups portés sur les journaux font éclabousser les quinze jours de défécation de Marco, car fidèle à son image Marc avait inondé de merde les journaux.
La première bombe à eau frappe le mur à un mètre au-dessus de la tête du chauffeur, Bernard pense avoir raté son coup mais le résultat n’en est que meilleur, Ramon est trempé comme une soupe et les journaux sont en partie éteints, Ramon pense qu’un voisin lui vient en aide, il lève la tête pour remercier quand le premier sac de farine explose sur son nez, la farine mêlée à l’eau compose une mêlasse peu ragoûtante et gluante, si gluante et poisseuse que ce qui n’était pas prévue au programme se produit, Ramon glisse sur cette bouillasse et s’étale sur les « Échos d’Oran » ce qui achève son tartinage merde et farine.
Le feu est éteint.
Les autres chauffeurs accourent, mais la deuxième bombe à eau les fait reculer.
Un second lancé de farine éclate sur le toit de la traction.
Ramon et sa voiture ressemblent à une œuvre psychédélique, trempés, enfarinés, dégoulinants et dégageant une pestilentielle odeur de merde.
Après un moment de stupeur les autres chauffeurs commencent à glousser, timidement d’abord, de peur d’effaroucher leur collègue. Mais bientôt, devant le cocasse de la situation, ils explosent de rire.
Les balcons commencent à se garnir des voisins qui ne sont pas de sortie ce samedi, mais il fait sombre et ils ne bénéficient pas de la totalité du spectacle.
Ramon, fou de rage, s’engouffre dans son taxi en lançant :
- Banda cabrones, hijos de puta !!!

Nous, comme des enfants sages nous continuons la partie endiablée de «MONOPOLY », tout en faisant une place à Marc venu nous rejoindre.

- C’est bien les enfants, je vous ai porté des piroulis glacés, mangez vite que ça va fondre.
Conchita, son mari et leur fille sont de retour du spectacle.
- Pourquoi c’est bien, demande Marcel
- C’est bien parce que vous êtes très sage et que j’adore les enfants sages.
- Il ne vous manque plus que l’auréole, rajoute Jacqueline la sœur de Robert, un rien jalouse de tant de compliments.
- Je ne sais pas ce qui s’est passé mais je n’ai jamais senti une telle puanteur dans la rue Élisée Reclus, vous avez bien fait de rester tranquillement à la maison dit le père de Robert.
- Dios mio que peste rajoute Conchita.
Nous pouffons de rire, de ce rire bête et inimitable propre à tous les adolescents.
La edad del pavo, comme ils disent.

Ramon et son taxi ont disparus de la circulation, certaines méchantes langues prétendent qu’il est parti sur la capitale, Alger, où paraît-il, les gens sont plus corrects et n’ont pas ce vulgaire accent oranais.

René Mancho l’Oranais

Bientôt un lexique pour les tontos...

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25 janvier 2020

LA CURANDERA

Le plombier arrive avec sa grande musette en ferraille, ce qui me sauve la mise pour l’instant.

- Alors, madame il n’est pas sage votre fils ?, Expliquez-moi ce problème de chasse d’eau.

- Il va me faire devenir chèvre ce bandillo, venez voir, elle coule tout le temps et toi vas te laver et surtout, que je ne t’entende pas.

- Avez-vous un escabeau, madame ?

Le plombier grimpe sur le marche-pied, soulève le capot en fonte de la chasse. Une grosse moue envahie son visage :

- C’est vraiment un bandillo votre fils, j’avais encore jamais vu ça….

Il tient entre ses doigts un manche en bois d’où pendouillent des lanières de cuir en décomposition

- Que zako ?

- Un martinet madame, un martinet, mais vous pouvez en acheter un autre parce que celui la« esta echo polvo. »

- Mais, il me les fera toutes aujourd’hui !

- Aujourd’hui, non parce que vu l’état de l’engin, ya un moment qu’il marine la dedans. Voilà c’est réparé.

- Et je vous dois ?

- Rien du tout pour cette fois

- Au moins une petite anisette ?

- Allez, mais vite fait

Maman s’est calmée, le martinet gît lamentablement sur la toile cirée, ma canne à pêche, cassée en mille morceaux encombre la poubelle.

- Maman…

- Toi, tais-toi, ce soir une tasse de caldico no te canses y à dormir, demain je téléphone à tata Juliette et tu vas finir les vacances à Saint Maur, la bas il n’y a pas de port et toujours quelqu’un pour te surveiller et puis je m’occupe des pères blancs pour la rentrée.

Le “caldico no te canses” traduit mot à mot « la soupe sans se fatiguer ».

C’est bien rare que maman utilise les soupes toutes prêtes en sachet, mais elle y ajoute des vermicelles, cheveux d’ange, et l’estomac est ainsi bien calé.

A son tour ma sœur rentre du boulot.

- Tu es bien sage, mon René, C’est quoi tout ce désordre, ya eu un terremoto ou quoi ?

Bonsoir, maman, bonsoir monsieur, alors cette chasse elle avait quoi ?

- Demandes à ton frère qui a horreur du désordre et qui avait rangé méticuleusement le martinet.

- Ca ne m’étonne pas de toi, grand bandit ! Mais tous ces bouts de roseau c’est quoi ?

- C’est ce qu’il reste d’une canne à pêche à qui j’ai enlevé le goût d’aller vagabonder au port.

Le plombier est parti, je prends un slip et un tricot propres et je m’éclipse au cabinet de toilettes.

La nuit est sans fin, je tourne, je vire, j’ai chaud, je transpire, lorsque je finis par m’endormir, mon sommeil est peuplé d’affreux cauchemars ou d’immenses pères blancs coiffés d’une chéchia rouge, et vêtus d’une robe de bure immaculée, me fouettent avec un martinet tout gluant et dégoulinant.

Le soleil m’éblouis si fort que je cligne des yeux, dans un brouillard je distingue maman, un verre à la main, un cachet dans l’autre.

- Bois mon fils, tu as de la fièvre et calmes toi, je t’en supplie ne crie plus, tu n’iras pas chez les pères blancs.

J’ai dû hurler dans mon cauchemar, j’ai chaud. J’avale le cachet pendant que maman prépare un grand mouchoir, avec de l’ouate qu’elle imbibe de vinaigre, elle roule le tout et m’entoure le front avec cette préparation.

Avec un gant de toilette humide elle me frotte délicatement les joues et me couvre de baisers.

Mes paupières sont de plus en plus lourdes, maman s’est assise au bord du lit, un sourire plisse mes lèvres et je sombre dans un sommeil profond.

Quand j’entrouvre à nouveau mes yeux debout devant mon lit se trouvent maman et monsieur Perello le voisin du deuxième étage.

Monsieur Perello est préparateur dans une grande pharmacie oranaise. Il me fait tirer la langue, me regarde droit dans les yeux en soulevant mes paupières et enfin tâte mon ventre.

- Comment te sens-tu ?

- J’ai la tête qui bout, on dirait qu’il y a un match de pitchac là-dedans et dans mon ventre j’ai les intestins qui me font comme des nœuds.

- Qu’as-tu mangé ?

- Juste une assiette de » caldico no te canses », s’empresse de dire maman.

- Oui, mais avant ?

- Nous étions au port, il faisait très chaud, les poissons ne mordaient pas, Marcel a sorti du « sarnacho » un gros sac qu’il avait acheté « au roi des bonbons » sous les arcades et nous l’avons liquidé à la six-quatre-deux.

La sentence tombe

- Une bonne lavativa, madame Mancho, et en fin d’après-midi vous irez chez la « courandera » de la place Hoche, je vais la prévenir, pour qu’elle lui enlève le soleil.

- Et tu verras René, plus de pitchac dans la tête tu pourras y jouer avec les pieds.

J’esquisse un sourire mais j’ai la tête dans un étau et le lavement qui va venir m’inquiète.

Toutes les Oranaises, et maman ne fait pas exception, ont dans leur trousseau l’outil de torture qui sert à nettoyer les intestins.

C’est un bocal en tôle émaillée bleu-ciel, à sa base un tuyau en caoutchouc qui se termine par une canule, avec un petit robinet en bakélite noire..

Un litre et demi d’eau tiède, une cuillère à soupe d’huile d’olive, une chorreta pour la canule afin qu’elle fasse suppositoire indolore et quand le robinet s’ouvre, tu te transformes en baudruche.

Quand maman retire la canule, je serre les fesses, j’ai peur d’inonder la maison tellement je me sens gros, j’ai l’impression que la citerne qui est sur la terrasse s’est vidée dans mes tripes.

Je finis par m’assoupir, mais très vite des gargouillis m’éveillent, heureusement maman qui pense à tout a mis au pied du lit un seau hygiénique, j’ai juste le temps de m’élancer sur ce trône et j’ai l’impression d’être un lavabo qui se débouche.

Quand je me relève j’ai les jambes qui flageolent, j’ai l’impression de flotter dans mon pyjama, je me jette dans les draps et je me rendors.

Le téléphone arabe fonctionne vite et mieux que celui des P.T.T. pourtant le central automatique est juste derrière chez nous, à l’angle de la rue Floréal Mathieu et de la rue Alsace lorraine.

Tous les copains savent que je suis malade et bientôt toute une troupe est autours de mon lit.

- Alors tu te sens mieux ? S’inquiète Robert

- Tu as eu droit à la lavativa, ma mère fait bouillir des oignons, pendant une heure et le bouillon tu l’avales par les fesses

- La mienne dit Bernard achète des herbes, spécial lavement, à la Pharmacie.

- Arrêtez, maman mets deux cuillères à soupe d’huile d’olive et je vous jure que ça fait un sacré effet. Et c’est pas fini cet après-midi il faut que j’aille chez madame courant d’air.

- Qu’est-ce tu racontes, t’as encore la fièvre ?

- Je t’assure maman m’emmène à la place Hoche, chez madame courant d’air. Et puis vous avez qu’à lui demander, hein maman ?

- Qu’est-ce que tu veux hijo mio ?

- Je répète que monsieur Perello a dit que tu dois m’amener chez madame courant d’air.

- Madame courant d’air ? Maman éclate de rire, mais non, bourricot d’Espagne, la courandera, en espagnol guérir se dit curar et celle qui guérit est la curandera, la guérisseuse.

- Tu me fais un drôle de courant d’air

Maman, les copains, tout le monde rigole et je ne tarde pas à en faire autant.

Je ne connaissais pas son nom dit Georges, mais désormais ce sera madame courant d’air de la place Hoche, celle qui enlève le soleil.

Les copains sont partis, maman me fait avaler, une soupe, une vraie, qui a cuit à petit feu toute la matinée, une tranche de jambon, une petite vache qui rit et une banane.

Je n’ai plus mal au ventre, mais mes jambes ont encore du mal à me porter.

Une rapide toilette et me voilà prêt à affronter « la curandera. »

La place Zoche comme l’appellent les gens du quartier, est en pente, elle dégouline vers la rue d’Arzew, comme si elle voulait faire le boulevard avec le reste des oranais.

Le buste du général culmine au-dessus d’un drôle de monument de pierre, les cheveux blanchis, non sous le harnais, mais par les crottes de pigeons irrévérencieux.

Il lance un regard courroucé vers les caves Sénéclauze, comme si la musique produite par le maillet des tonneliers ne seyait pas à ses organes auditifs.

Les branches des ficus, qui peuplent la place, abritent des hordes de moineaux qui piaillent au rythme des marteaux.

Maman m’a expliqué qu’avec l’arrivée des bateaux pinardiers de nombreux tonneliers se sont retrouvés au chômage, mais que le bon vin sera toujours transporté dans des fûts en chêne.

Nous arrivons devant un porche voûté, des odeurs de cuisine diverses et variées atteignent nos narines, ce qui révulse un peu mon estomac encore fragile.

Après la traversée du couloir nous débouchons sur une grande cour rectangulaire entourée de balcons qui la ceinture sur trois étages. C’est un « patio », habitation typiquement oranaise, où les appartements donnent tous sur une cour intérieure, tout le monde se connaît, s’entraide, s’engueule, s’embrasse…….

Sur son seuil, bras croisés, toute vêtue de noir la courandera, semble nous attendre.

Elle est toute petite, noiraude, ses yeux incandescents pétillent.

Ses cheveux poivre et sel sont tirés en chignon, derrière un visage labouré de rides.

Elle nous fait signe d’approcher.

- « Par ici, par ici, el señor Perrello m’a fait part de vos problèmes. »

Tenu par un clou, une cage abrite une « carganera » qui donne de la voix et égaye tout le patio.

La cour est inondée de soleil, passé un rideau, censé protéger de la chaleur, nous pénétrons dans une pièce ou nos yeux mettent plusieurs minutes à s’accoutumer. Petit à petit les objets prennent forme, un évier, un fourneau à pétrole, une table ovale recouverte d’une toile cirée bariolée.

Quatre chaises en bois entourent la table, la tia Pépa en tire deux qui laissent apparaître des sièges canés. Elle nous invite à prendre place.

Du fin fond d’un buffet elle extirpe une poêle et un bol. Elle gratouille dans le grand tiroir du buffet et en extrait une paire de ciseaux tout rouillés.

Trois, quatre coups de pompe sur son réchaud à pétrole, elle craque une allumette et une belle flamme bleue éclaire la pièce. Le doux ronflement du réchaud excite l’oiseau dans sa cage, ses les gazouillis redoublent de puissance.

Elle remplit le bol d’eau et le vide dans la poêle, elle met le bol à l’envers dans la poêle et met-le tout au feu.

Elle ouvre la vieille paire de ciseaux en forme de croix et la pose délicatement sur le cul du bol.

Une main sur ma tête, l’autre contre son cœur elle entonne des litanies en latin et en espagnol.

L’eau commence à frémir, la chaleur de sa main sur ma tête est intense, l’eau bout, elle semble avalée par le bol, en quelques seconde la poêle est vide.

La main de la curandera est devenue fraîche, elle coupe l’arrivée du pétrole. Le réchaud est éteint, le silence s’installe dans la pièce, le canari ne chante plus.

Elle retire sa main de mon front, j’ai les jambes encore un peu cotonneuses et des étoiles troublent ma vue.

- Eh bien hijo mio, t’avais la tête pleine de soleil, il faut mettre un gorro quand tu vas à la plage.

Je hoche la tête en signe d’acquiescement, maman remercie chaleureusement et demande ce qu’elle doit, la réplique est cinglante :

- Je ne fais pas ça pour l’argent, mais pour remercier le seigneur de m’avoir donné ce don et adoucir les douleurs de mon prochain.

Maman se confond en excuses et embrasse la curandera qui me fait la bise, le petit blaireau qui orne le grain de beauté de son menton me chatouille et me fait frissonner.

Je suis très impressionné par tout ce qui vient d’arriver, aussi le soleil qui inonde la place Hoche me fait le plus grand bien.

Mes jambes ne tremblent plus, j’ai une envie folle de courir de retrouver mes amis et d’oublier cette drôle d’aventure, qui aussi incroyable que cela paraisse m’a remis sur pieds.

René Mancho l’Oranais

 

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27 janvier 2020

DÉBAT INIQUE SUR LES VICTIMES DE LA GUERRE D 'ALGÉRIE

Journée d’études sur les" disparus du fait des forces de l’ordre françaises"

Repentance coloniale comme le soulignait le regretté historien Daniel Lefeuvre qui nous manque bien aujourd’hui. Il s'agit d’abord de rappeler les fondements essentiels de la discipline historique, face à la déferlante de productions, à caractère prétendument historique, visant à «condamner» la colonisation et établissant une continuité artificielle entre le passé colonial et la situation, dans la France d’aujourd’hui," Dans un débat présidé dernièrement par B Stora uniquement à charge contre l'armée Française journée d’études sur les disparus du fait des forces de l’ordre françaises" présentation critique portant sur les Accords d’Évian et les amnisties rapidement intervenues en droit français à la demande des négociateurs Algériens ,pour libérer les détenus Algériens. La déclaration a pris la forme de deux décrets adoptés dès le 22 mars 1962 instituant des amnisties parallèles en Algérie et en France,
Amnistie admise par les 2 belligérants mais critique uniquement que pour les forces de l'ordre Française comme si on voulait bien l'annuler sans jamais souligner la masse de victimes causées par les exactions et le terrorisme FLN dans la population autochtone toujours amalgamé et mis au compte des forces françaises dans le chiffre global fut au moins équivalent au chiffre mis à leur compte par la propagande FLN !
Effectivement dans ce débat préfabriqué inique complexe et limité (bâclé en une journée) sur "les disparus d'un seul bord " pour les accords d'Évian et à propos des amnisties qui instituent des amnisties parallèles en Algérie et en France, (l’un portant « amnistie des infractions commises au titre de l’insurrection algérienne » et l’autre « de faits commis dans le cadre des opérations maintien de l’ordre) il a été dit "que de facto c'était de droit pour les exactions FLN terrorisme inclus mais "amnistie détournée" pour les forces de l'ordre Françaises. Hérésie historique de l'antiquité en passant par la commune de Paris y compris pour la guerre civile de 90 en Algérie et ailleurs dans le monde pour les amnisties réciproques souvent proclamées.

Le plus grave dans cette déferlante de repentance c'est que les milieux de notre présidence qui a ouvert la voie assimilent cette attitude à celle adoptée face à la shoah qui était de toute autre nature ou il n(y a pas eu d'exactions réciproque.
Le journal officiel du 15 avril 1962 publiait les ordonnances concernant les accords établis au sujet de l'Algérie le 19 Mars 1962 adoptés par le référendum du 8 Avril dernier pour l'application des accords d'Évian sur l'ensemble du territoire de la République et non seulement dans les départements Algériens au sujet des conditions de l'amnistie (réciproque) visant la répression des crimes et délits commis en relation avec les événements d'Algérie.
Ces dispositions s'appliquerons par une loi ultérieure jusqu'au 2 juillet 1962 veille de l'indépendance officielle de l'Algérie Dont acte.

Posté par JF PAYA

Malgré les dénégations de la présidence sur sa comparaison ignoble avec la shoah pour la guerre d'Algérie remettons ci-dessous les pendules à l'heure.

Aujourd’hui, son lointain successeur considère que la charge mémorielle qui lui incombe avec la guerre d’Algérie est équivalente. Il précise au Figaro « La guerre d’Algérie est aujourd’hui un impensé de notre politique mémorielle et l’objet d’un conflit de mémoires comme l’était la Shoah et la collaboration de l’État français lorsque Jacques Chirac avait prononcé son discours du Vel d’Hiv. » Comme nous l'avons reconnu pour l'Algérie il y eu des exactions réciproques mais rien à voir avec les victimes de la Shoah pour preuve les amnisties d'Évian obtenues par le FLN désireux de clôturer la négociation!

Que recherche ce président? Avec ses mauvais conseillers comme ceux de son voyage en Algérie diviseurs signalés ci-dessus.

Posté par JF PAYA, CERCLE ALGÉRIANISTE DU POITOU   AC/ALGÉRIE CLASSE 54/2

5 JUILLET 1962 - CONCLUSIONS DU GROUPE DE RECHERCHES.

RETOUR ENQUÊTES DE JEAN-FRANCOIS PAYA

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NOS JEUX

LA PARTIE DE CARTELETTES / LES PLATICOS / LA BAROUFA

1)   LA PARTIE DE CARTELETTES

Il ne nous faut pas grand-chose pour nous occuper, avec un peu d’imagination les objets les plus usuels deviennent de merveilleux jouets.

Une boite d’allumettes vide, par exemple, il suffit de découper la partie illustrée entre les deux frottoirs pour obtenir une« cartelette ».

Et peuvent alors commencer d’acharnées parties.

 Le but du jeu est de retourner les cartelettes, en les frappant avec la paume de la main pour faire apparaître le coté imprimé.

Celui qui les retourne, les empoche.

D

La plus courante des figurines est le JOCKEY.

Elle représente un cavalier et son cheval rouge sur un champ de course d’un vert foncé peu courant sous nos climats.

Le ciel est d’un jaune brûlant, ce qui sied bien pour des allumettes.

Mais comme LE JOCKEY est la boite la plus commune, elle n’a guère de valeur. Certaines cartelettes, notamment celles venus de métropole s’échangent contre dix jockeys, voire plus.

Ce matin, sur le rebord de ma fenêtre se déroule une partie endiablée, j’ai la paume de la main droite toute rouge à force de frapper comme un malade sur ces pauvres cartelettes.

Bernard est entrain de tout rafler.

C’est alors que jaillit de son atelier le roi de la pompe diesel, il a dans ses mains trois bidons d’huile vides, attachés par le goulot à une vieille ficelle.

Quand nos regards se croisent, il porte son index à sa bouche, nous signifiant ainsi de garder le silence.

Une telle connivence de sa part, nous n’avons guère d’affinité, est quelque peu déroutante.

Il accroche la ficelle au pare chocs arrière d’une « quatre chevaux » garée en face de son atelier et glisse les bidons sous la voiture.

Ne connaissant pas le propriétaire du véhicule, nous oublions presque, ce qui s’est passé, d’autant que Bernard à chaque coup de poignet retourne les cartelettes et va nous plumer.

- Tu t’es entraîné toute la nuit ? Avec la tchamba que tu as tu devrais jouer à la loterie algérienne.

- Non il a fait brûler un gros cierge à l’église du saint Esprit.

Bernard qui est de confession israélite, éclate de rire.

- Et ça te fait rire ?

- J’imagine la tête de mon père si je rentre à l’église un cierge à la main.

Le rire devient communicatif et toute la bande glousse à qui mieux mieux.

Personne, sauf le père Fuentes qui guettait derrière ses vitres, n’a vu arriver le propriétaire de la « quatre chevaux ».

Il est grand comme un jour sans pain ou plutôt comme une baguette de chez Busquet, le boulanger de la rue de la Bastille. Il sifflote et son épaisse moustache suit la cadence de ses lèvres. Il est heureux quoi !

- Salut Fuentes, alors ça pompe toujours ?

- Alors José t’as vendu combien de tracteurs cette semaine ?

- Top secret Fuentes.

- T’as pas dû en vendre beaucoup pour rouler en quatre chevaux.

- T’occupe, la belle bagnole est au garage, les clients ça les rassure une petite voiture.

Et le grand gaillard se plie pour entrer dans son automobile, c’est comme un I majuscule qui se transforme en z minuscule.

Nous ne préoccupons pas de leur conversation car pour une fois Bernard n’a pas complètement réussi à retourner l’image :

- Stop, Bernard, là c’est baraquéte.

- Baraquéte pour un gravier ?

- Ya pas de gravier qui tienne, elle n’est pas complètement retourné, c’est baraquéte et c’est à Marcel de jouer mainte…

La phrase de Georges reste en suspens, car « la quatre chevaux » a démarré et les bidons d’huiles font un tintamarre de  jolata  pas possible.

Nous bien sûr on se marre, le grand sifflet se déplie, sort de sa voiture et fonce sur nous. Il donne de grands coups de pied sur le tas de cartelettes qui volent partout et nous invective en nous traitant de noms d’oiseaux bizarres.

Kader qui a tout vu s’interpose :

- Arrêtes José, c’est pas les gosses.

- C’est qui alors ?

- Je te dis c’est pas les gosses et comme je suis pas un cahuéte je ne peux pas te dire qui c’est.

-Oh ! Père Fuentes, falso, toi qui est comme le phare de Kébir à tout surveiller, tu peux nous dire qui c’est le couillon qui s’amuse à ces conneries ?

Le père Fuentes, tourne les talons et sans rien dire ferme la porte de son atelier.

José a tout compris, il tire rageusement sur la ficelle qui casse et lance-le tout sur la porte de l’atelier.

- Et nos cartelettes qui sont toutes déchirées ?

- Le père Fuentes va vous les remplacer.

- Tu parles !

Un coup de première et il démarre en appuyant rageusement sur l’accélérateur.

La partie est gâchée, plus personne n’a envie de continuer sauf Bernard, bien sûr.

-Purée vas, pour une fois que je gagnais, on se fait insulter, on nous massacre les cartelettes, et l’autre devant son atelier qui dit rien, qui joue les santicos. Tu crois pas non !

- Allez, on se casse au petit jardin.

- J’ai faim dit Robert

- C’est à dire ?

- C’est à dire que j’ai très faim et que je mangerai bien un morceau de calentica à la rue de la Bastille

- Et que c’est moi qui régale !

Et nous voilà partis pour casser la croûte, arrivés rue de l’artillerie nous faisons une halte de deux minutes au Colisée, c’est notre cinéma préféré, après le studio des jeunes, bien sur, juste pour jeter un coupd’œil sur les photos du film de la semaine : « Nous irons à Paris »avec Ray Ventura et son orchestre.

- Hé ! c’est samedi soir le cinéma.

- D’ac. Robert, allez les gars que notre Robert y va tomber d’inanition.

Comme tous les matins la rue de la Bastille est débordante de monde, nous slalomons entre les étals des marchands de légumes, les cris des vendeurs résonnent contre les murs :

- Allez madame elle est fraîche, elle est fraîche ma sardine, sardina véritable !

- À la goutte, à la goutte la pastèque !

- Tchoumbo, higo de pala higo, la douzaine pour pas chère.

Les odeurs de fruits, de poissons, de viandes, de friture des taillos, d’épices et de pâtisseries se combinent, s’allient, se mélangent et irriguent le cerveau avec une telle intensité que, même paupières closes, nul ne peut pas se tromper, nous sommes bien rue de la Bastille.

Cette rue rendrait fous les caméléons tant elle déborde de couleurs.

Bernard et Georges ne perdent pas le nord et ramassent les noyaux d’abricot qui traînent sur le sol, pour les futures parties de « pignols », au petit tas ou au souffre.

Nous voici à l’angle de la rue Lamoricière, l’odeur de calentica supplante tous les autres parfums, la plaque du flan de pois chiches dégage des volutes de fumée, preuve, s’il en fallait, de la fraîcheur du produit.

- Et cinq morceaux, bien servis, si ou plait monsieur.

- Avec ou sans pain ?

- Avec, s’il est frais.

- Et ta petite sœur elle est pas fraîche ?

Avec une incroyable dextérité le pain est coupé, ouvert et la calentica installée bien au chaud entre les deux tranches, le marchand saisi ensuite une boite de « citrate de bétaïne » dont le couvercle est troué, et agite sur les sandwiches un harmonieux mélange de sel et de poivre.

- Et oila, bien chaud, bien frais, bien parisien et c’est qui, qui paye ?

- Ma mère va passer tout à l’heure, s’empresse de dire Robert.

-Aïe, aïe, aïe… elle va encore me marchander pendant trois heures, la calentica et des sous que bientôt il faut que je lui donne pour qu’elle soit contente, allez, filez vite !

On se retrouve sur un banc de la place de la Bastille.

-Hé ! Bernard, maintenant que nous sommes devant la chapelle du saint Esprit tu pourrais aller porter un cierge à la sainte Vierge, nous on te prête une allumette.

- Des cierges il a pas besoin d’en acheter il en a deux beaux sous les narines, essuie toi le nez, mocoso, les gens y vont croire qu’on est des jaillullos de la Calère.

-Commencez pas à critiquer la Calère, ma mère elle dit que c’est le plus beau quartier d’Oran et qu’il y a plus de lagagnosos à la place des Victoires qu’à la Calère.

- Purée ! Vous avez vu les fauteuils des cireurs de souliers ?

- On dirait des trônes de prince indiens..

- Tché ça doit rapporter gros de cirer les souliers pour qu’ils se payent d’aussi somptueux fauteuils.

-Qu’il est bamba ce Marcel, c’est la mairie qui les a installés les fauteuils, c’était dans l’Écho d’Oran de la semaine dernière.

- Parce que tu lis l’Écho d’Oran toi maintenant ?

-Ouai, dis Bernard, chaque fois que je vais au cabinet, ma mère coupe les feuilles en quatre et on se torche avec les dernières nouvelles.

- Allez, on se tire de cette place qui me donne le cafard.

- Et pourquoi René ?

- Parce qu’à la fin des vacances on vient ici pour vendre les livres de classe de l’année dernière, acheter les nouveaux et que penser au lycée ce n’est vraiment pas le moment!

- Faudrait pas oublier le père Fuentes.

On retourne au quartier, on laisse passer la journée et demain, avec des idées bien fraîches et bien claires, on voit ce qu’il faut faire.

2)   LES PLATICOS

Cette fois-ci c’est la compétition cycliste la plus célèbre du monde qui est à l’honneur,

Ce matin Bernard qui est le premier levé nous a dessiné un merveilleux parcours du tour de France.

Six étapes, dont une de tunnel avec un saut de trottoir pas facile à réaliser et des lacets qu’il va falloir négocier avec prudence.

Pour jouer au tour de France, ce n’est guère compliqué, il faut d’abord et avant tout un parcours tracé à la craie ou au plâtre. Deux traits parallèles dessinant les formes que l’inspiration du moment nous dicte.Parfois un seul trait, ce qui signifie que nous passons un tunnel. Ensuite il faut bien entendu des coureurs cyclistes et de préférence de très grands champions, Bobet, Robic, Kubler, Koblet, Copi, Bartali.

Les coureurs sont des  platicos, (capsules de limonade) qui pour avoir une stabilité parfaite sont lestées avec de la cire de bougie ou du goudron. Une fois le lestage terminé il faut soigneusement coller la photo de son héros.

Le but du jeu étant de rejoindre l’étape le plus rapidement possible sans sortir des contours du parcours, en poussant le platico d’un bref coup de majeur. En cas de sortie de route retour à l’étape précédente.

A chaque arrivée d’étape, il est attribué à chaque joueur, un certain nombre de points suivant le classement atteint et en fonction du nombre de participants.

Le gagnant étant celui qui totalise le plus de points à l’arrivée de la dernière étape.

La partie peut durer des heures et il faut bien surveiller celui qui tient la marque surtout si c’est ce tromposo de Robert.

Le départ se situe devant l’entrée du 11, sur le rebord du trottoir, juste à côté de l’atelier du révérend père Fuentes, le spécialiste des pompes diesel et des bidons d’huile attachés au cul des quatre chevaux. Il arbore ses grosses lunettes de protection, il a donc l’intention de travailler et donc de nous fiche la paix.

Pour viser le plus juste, il faut se mettre à genoux voire carrément s’allonger par terre, les coudes et les genoux deviennent rapidement couleur chocolat, mais la partie est trop prenante, pour faire des effets de toilette.

Bernard me dit soudain :

- Tu vois ce que je vois ?

- Ouai, une camionnette.

- Et alors ?

-Alors je vois une vieille Juvaquatre Renault transformée en camionnette, avec deux ridelles et un hayon le tout verrouillé par des clavettes.

- T’y es bête ou tu fais semblant ?

- Pourquoi tu dis ça ?

- Bon puisque tu veux que je te mette les points sur les i, elle est à qui cette Juvaquatre ?

- Au père Fuentes et alors ?

- Et alors ça ne te donne pas des envies cette tartana ?

- Tu veux qu’on lui accroche des bidons d’huile ?

- Ah ! Non, pas que ça, il faut une vengeance bien en règle.

- Et c’est nous qu’on va encore ramasser. Purée regarde ce bandit de Georges ça fait trois fois qu’il fout des  rempoujones à mon joueur et que je me retrouve dehors.

- Ne change pas de conversation s’il te plait, il faut qu’il se rappelle ce cabron que quand on fait des conneries on laisse pas accuser les autres.

- Tu proposes quoi ?

- Je propose que l’on piége sa bagnole bien comme il faut, et que se soit le vendeur de tracteurs qui soit accusé.

- On le connaît même pas çui là, on la vue une fois par ici et tu veux….

- Regarde au bout de la station, tu la voies sa quatre chevaux ?

- Bon d’accord, mais ça ne va pas être simple.

- Si c’était simple il y a longtemps que l’histoire serait réglée.

- Bon c’est ton tour de jouer.

- Robert on en est où ?

- C’est Georges qui gagne, Marcel est deuxième, moi troisième, Bernard derrière et toi tu es à la pora, bon dernier.

- Viens voir Robert, tu sais pourquoi elle est souvent là, la bagnole du marchand de tracteurs ?

- Ah que oui ! C’est ma sœur qui me l’a dit, José il est complètement tchalé d’une vendeuse de chez « Primavera », tous les jours que Dieu donne il est collé à la vitrine, puis, il entre, achète une rose rouge, il la paye et l’offre à la vendeuse qui prend à chaque fois le sofoco de sa vie, vu qu’elle devient plus rouge que la rose.

- Et quand c’est qu’il travaille.

- D’où je sais moi ?

- On finit cette partie et on va chez moi j’ai mis une bouteille de coco au frais dans la glacière.

La partie s’emballe, le pouce lâche le majeur qui heurte le platico et celui-ci avance sur le parcours.

Je double Bernard, mais je heurte le Bartali de Robert, ce qui me fait rebondir hors des limites du jeu. Décidément la chcoumoune ne me lâche pas.

Georges franchit la ligne d’arrivée avec son Louison Bobet, Marcel en fait de même, Robert passe la ligne en lançant un énorme cri de joie comme si c’était lui qui avait gagné la partie. Je termine bon dernier, je suis vraiment un tchancléro à ce jeu il ne me reste plusqu’à payer à boire à toute la bande.

La glacière est un meuble peint en blanc qui trône dans la cuisine, il est doublé de liège pour garder la fraîcheur, le froid est produit par un pain de glace qui, bien sur, fond et que je remplace tous les matins.

C’est ma corvée journalière, le vendeur de glace, débite avec dextérité de grands pains de glace à l’aide d’un énorme couperet muni de dents monstrueuses.

Il glisse dans mon sac de jute le morceau quotidien, nous échangeons quelques brèves paroles de civilité et il passe au client suivant. Maman le règle en fin de semaine.

La boisson du jour c’est une bouteille de « coco » que j’ai préparé la veille en faisant dissoudre la poudre de réglisse dans un litre d’eau.

Le liquide coule dans les verres et provoque une fine condensations, gage de fraîcheur.

- Hum mm que c’est bon et frais !

- C’est pas tout ça mais qu’est-ce qu’on fait !

- José s’est vengé sur nous, mais quand il a su la vérité pas un mot d’excuse,  rien.

- Quant au père Fuentes il a laissé faire !

- Donc tous les deux dans le même sac.

Il faut piéger et bien piéger la Juvaquatre du père Fuentes, et il faut que le joli cœur de José soit là pour qu’ils s’embrouillent tous les deux.

Et c’est parti, chacun dit la sienne, les rires fusent, la bouteille de coco rend l’âme, mais pour la bonne cause.

Le plan de bataille s’échafaude, mais il faut agir en plein jour ce qui complique nos interventions.

Midi moins le quart le père Fuentes boucle son atelier, il porte une bonbonne en verre de vingt litres de vin, offerte ce matin même par un viticulteur reconnaissant pour le travail effectué sur son matériel. Il la dépose dans la benne de sa Juvaquatre camionnette, ce qui n’était pas prévu dans nos plans.

3)   LA BAROUFA

Il traverse la rue d’Arzew pour rejoindre le Sphinx la brasserie située à l’angle de la rue de Lourmel, pour s’installer au bar qui regorge de kémia de toutes sortes.

En bon professionnel il va réparer une bouteille d’anisette avec ses copains tout en dégustant des moules, des sardines à l’escabèche, des beignets,des tramoussos, des torraicos et toutes les délicieuses petites choses qui tombent sous la main.

Comme ces amuses gueules sont bien relevées, elles attisent la soif, les tournées de Gras ou de Limiñana vont bon train et le patron, bon commerçant, n’hésite pas à mettre la sienne.

Les conversations deviennent un brouhaha indescriptible, car le ton monte avec le nombre de verres.

Nous avons donc largement le temps d’agir mais cette fois c’est toute la bande qui est là, car il est bientôt midi et il y a pas mal de monde dans la rue.

A la queue leu leu, nous formons un train qui slalome entre les véhicules en stationnement de temps en temps nous tournons un peu plus au tour d’une voiture et le train repart tel le bouyouyou qui rallie Oran à Hammam Bou Adjar.

Arrivés devant la Juvaquatre la ronde recommence et pendant que les copains font un rideau devant la camionnette Georges et moi nous glissons sous les pneus avant une planche appuyée sur une briquette, Robert soulève les clavettes du hayon arrière et les met en équilibre sur le rebord de la fente, Marcel enfonce avec vigueur une énorme pomme de terre dans le pot d’échappement.

Mission accomplie, le train repart et arrivé devant la quatre chevaux de José, grande surprise, les deux pneus arrières sont à plat, elle est garée en queue de la station de taxis et les bons chauffeurs ont du sévir.

- Marcel, à table !

La maman de Marcel met fin au train qui se disloque, une partie de l’équipe regagne le foyer, il est midi trente c’est la sacro-sainte heure du repas.

Georges, Robert, et moi nous allons chez Bernard, il a un beau balcon qui surplombe les lieux du délit. Nous nous installons pour assister à la séance, accroupis pour ne pas être trop visibles et donner des idées aux deux protagonistes.

Monsieur Fuentes arrive le premier, il a l’air tout guilleret et sifflote "étoile des neiges", le pas n’est pas très bien assuré, ce qui laisse supposer que les rafales d’anisette ont dû crépiter très fort.

Il s’y reprend à deux trois fois pour glisser la clé dans la serrure de la Juvaquatre, il s’installe au volant en rebondissant sur son gros popotin histoire de bien se caler sur le siège.

José arrive à son tour, le pas bien détaché, lui n’a pas la démarche chaloupée du père Fuentes, les attentes amoureuses engourdissent moins que l’anis.

La première de la Juvaquatre est enclenchée, un coup de démarreur le véhicule tressaute et explose, comme un coup de canon, les clavettes en équilibre tombent et laissent s’ouvrir les ridelles et le hayon arrière, la bonbonne de vin secouée, roule et s’écroule avec fracas sur le sol, répandant le doux nectar rouge de la plaine de Mascara.

Fuentes révulsé, s’expulse de son véhicule au moment où José arrive devant le sien.

- Tu m’as pas fait ça José ?

- Putain mes pneus, tu m’as pas fait ça Fuentes ?

- T’as vu ou t’es garé, sur la station.

- Non c’est pas eux ?

- Et qui tu veux que ce soit ? Je les ai vus faire des dizaines de fois.

- Allez-viens on va s’expliquer avec ses tchumberos.

-Regarde ma camionnette, le pot d’échappement éclaté comme une pastèque, et le vin, vingt litres d’une pure merveille pour saouler… la rigole….me cago la leche , viens, ils vont nous le payer…..

Nous sommes morts de rire derrière la rambarde du balcon, et du monde au balcon c’est pas ce qui manque car l’explosion à attiré les curieux.

José et Fuentes, à grandes enjambées, atteignent la tête de station, et sans piper mot, frappent, les chauffeurs qui n'ont rien compris répliquent, les autres chauffeurs garés devant le Cyrnos, viennent prêter mains fortes à leurs collègues, mais des copains à José et au père Fuentes débaroulent du Sphinx et de l’Oasis, c’est une saragata sans nom, les coups pleuvent de tous côtés, coups de tête, coups de genou dans le système trois pièces, nez en sang, directs, uppercuts, coups de pied, la baroufa prend de l’ampleur, des dizaines de badaux entourent les protagonistes, certain essaient de les séparer mais comme ils prennent eux aussi des marrons, ils entrent à leur tour dans la bagarre.

Certain roulent par terre, mais continuent à se cogner dessus, les chemises partent en lambeaux, les belles vestes blanches sont maculées de sang.

Tout le monde frappe tout le monde et ce qui devait arriver arrive :

- Joais tché Pépico has cuidado que soy contiguo.

- Qué letché si on peut même plus taper ses copains maintenant ?

- Que patchora que tienes! ontencion derrière toi !

- Celui-là je vais lui tchaffer le nez.

Là, nous les gamins, nous ne rigolons plus, car les évènements prennent une tournure imprévue, qui dépasse tout ce que nous avions envisagé.

C’est une bataille générale.

Toutes sirènes dehors jaillit un fourgon de la police suivit d’un deuxième puis d’un troisième panier à salade qui déglutissent des policiers la matraque en l’air, ils calment tout ce beau monde et embarquent les plus récalcitrants.

Le calme revient petit à petit, les curieux se dispersent, les balcons se vident.

Le quartier a retrouvé son calme.

Si la Juvaquatre, baignant dans son vin, et la Quatre chevaux, avec ses pneus arrière à plat, n’étaient pas là pour en témoigner, nul ne pourrait penser qu’il s’est passé quelque chose, tout porte à croire que nous sommes dans une oasis de paix.

- Purée dit Bernard, c’est fou ce qui peut arriver quand on nous empêche de jouer aux cartelettes !

Ce qui déclenche un éclat de rire général.

Le lendemain matin, Fuentes défile sur le trottoir comme les légionnaires le 14 juillet, démarche chaloupée et fière, jambe gauche épaule droite,jambe droite épaule gauche, torse bombé, arborant comme une décoration un magnifique oeil au beurre noir et un sourire moqueur en direction des taxis qui font mine de ne pas le voir.

- Bonjour les enfants lance-t-il à la cantonade.

- Bonjour monsieur Fuentes répondons-nous dans un ensemble parfait.

- Vous avez vu la peignée qu’on leur a mis à ces feignants.

- On n’était pas là, on s’amusait au square Cayla répond de sa voix la plus angélique ce falso de Robert.

-Vous avez raté une belle baroufa, j’espère qu’ils ne vont plus jouer à Zorro avec les voitures des autres et surtout ne plus accuser les enfants.

Heureusement que nous sommes assis sur le rebord de la fenêtre de ma concierge, car tant de gentillesse envers nous, nous laisse pantois et nous donne presque des regrets.

C’est sûr, maintenant nous en avons la preuve monsieur Fuentes a pris un coup sur la tête.

- Ce pauvre José il a le nez et un bras cassé.

- Le nez et le bras…?

- Le nez pendant la bagarre et le bras à l’hôpital.

- A l’hôpital ?

- Pendant que les docteurs lui soignaient le nez, il s’est débattu et il est tombé du lit, son bras a violemment heurté le carrelage de l’hôpital et n’a pas résisté.

- Et il est plâtré ?

- Le bras complet et sur la figure ils lui ont fait un masque à faire peur…

Et ben ! il n’est pas prêt de retourner chez Primavera !

René Mancho l'Oranais

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29 janvier 2020

LA PARTIE DE PITCHAC

Au 11 bis de la rue, une plaque en cuivre discrète, annonce :

« Service de La Qualité de l’Or »

Pour nous cet établissement est une énigme, mais les Malabrera, Sorrentino et tous les bijoutiers d’Oran connaissent bien cette adresse et s’y rendent régulièrement.

Madame Rivier nous a expliqué que dans ce service les bijoux sont testés pour vérifier la qualité de l’or et si tout est conforme un poinçon en forme de tête d’aigle vient certifier l’authenticité du métal.

Lucien est le coursier du service, les sacoches de son vélo transportent de véritables trésors dans des belles boites scellées à la cire rouge.

Grand, les cheveux bruns, raides comme des épines d’oursin, une légère claudication qui ne se remarque que quand il met pied à terre de sa petite reine. Ses pinces à vélo ne quittent jamais le bas de ses pantalons, été comme hiver des mitaines tricotées garnissent ses mains. Ce grand échalas semble toujours sortir d’un sommeil profond peuplé de mauvais rêves, il ne s’éveille que pour nous jouer de mauvais tours, son vélo passe obligatoirement sur notre tracé du « tour de France » bousculant les platicos.

- Oh pardon je ne vous avais pas vu !

- Purée tu pourrais faire attention.

- J’ai dit pardon ça ne vous suffit pas, vous voulez une botcha ou quoi ?

Il attrape par l’oreille mon cousin Norbert :

- Toi t’es pas d’ici alors fais pas le mariole.

- C’est mon cousin et de quoi tu te mêles ?

- Vous êtes une bande de fainéants et je vous ai à l’œil.

La concierge du 11 bis vient de terminer d’astiquer les sols de l’entrée de l’immeuble, elle tord sa serpillière et lance dans la rigole le contenu de son bidon d’eau. Une forte odeur de crésyl parfume toute la rue.

Julien a bien vu que le sol de l’immeuble est encore humide, il n’en a que faire, il pousse son vélo dans l’entrée.

- Ola néné, tu peux pas attendre trois secondes que ça sèche ?

- J’ai pas que ça à faire, moi madame, j’ai l’autorisation du propriétaire de garer mon vélo dans le couloir, et puis vous êtes payée pour nettoyer, pas pour faire des remarques aux fonctionnaires du ministère des finances.

- Il est beau le ministère des finances avec des gandouls comme toi, qu’on les paye pour se promener en vélo.

Vous avez compris, Lucien est un sale type, de ceux qui n’hésitent pas à traiter avec mépris les gens sans défense, les faibles, les petits.

Devant ses chefs c’est une autre histoire.

Il pénètre dans l’immeuble, les roues de son vélo marquent le sol humide de traînées brunes, comme si une peau de serpent s’échappait des pneumatiques.

La concierge marmonne tout en effaçant à la serpillière, encore humide, les marques du délit.

Cinq minutes plus tard, Bernard décide d’aller chercher Robert qui loge aussi au 11 bis.

L’immeuble de Robert est doté d’un magnifique ascenseur, dont la cage est en fer forgé. La cabine en bois exotique est ceinturée par un vitrage finement ciselé.

L’ascenseur est occupé, Bernard décide de grimper les quatre étages qui mènent chez Robert par l’escalier en marbre de Carrare.

Au moment ou il atteint le palier du troisième étage un énorme brouhaha envahit la cage d’escalier, dégringolant les marches une énorme poubelle déverse, son contenu nauséabond, épluchures de légumes, boites de conserves, arêtes de poisson…

Bernard redescend quatre à quatre les escaliers, poursuivi par les détritus. Son cœur cogne violemment dans sa poitrine quand il atteint la rue sous l’œil, toujours orné de sa loupe de l’horloger qui alerté par le bruit est venu sur le seuil de sa boutique voir de quoi il en retourne.

La concierge jaillit à son tour de l’immeuble, et balai à la main elle invective ce pauvre Bernard qui a du mal à retrouver son souffle.

- Petit voyou, viens ici tout de suite et ramasses moi immédiatement toutes les saloperies qui dégoulinent dans l’escalier.

- Je vous jure, j’ai rien fait, j’ai failli prendre la poubelle sur la tête.

- Oui c’est ça la poubelle est montée toute seule et elle a dégringolé les escaliers par l’opération du saint Esprit.

- Je vous jure sur la vie de ma mère que…j’ai rien fait.

Lucien qui sort avec son vélo pour effectuer une livraison entre lui aussi dans le débat.

- Alors madame la portera, on m’engueule pour quelques traces sur le sol mais les immondices et les poubelles renversées ne vous gênent pas ?

- Toi gandul passes ton chemin

- Je passe séñora, mais mon ministère informera qui de droit sur la tenue de l’immeuble qui abrite nos services.

- Et voilà « detras de cabron a la prison », je nettoie la merde des autres, il faut ramasser les cochonneries de gens mal intentionnés et je vais me faire mettre à la porte.

Elle éclate en sanglots.

Nous sommes tous abasourdis par la tournure des événements, c’est Norbert mon cousin qui réagit le plus vite.

- Madame ne pleurez pas, on va tous s’y mettre et à la six, quatre deux vos escaliers seront propres comme s’ils avaient été aux bains maures, allez les gars.

et c’est vrai, nous grimpons les étages, la poubelle est redressée, les épluchures et autres immondices sont remis à la place qu’ils n’auraient jamais du quitter, la serpillière peaufine le travail. Le crésyl vient achever l’ouvrage et la cage d’escalier reprend allure normale.

La concierge nous remercie chaleureusement et s’excuse de nous avoir accusé et surtout Bernard.

Elle entre dans sa loge et en ressort les bras chargés de bonbons.

- Voilà pour vous les enfants et encore merci, vous êtes des anges.

- C’est vraie madame de vrais santicos…

- Arrêtez dis Georges il va nous pousser une auréole derrière la tête et on n’aura pas l’air tonto dans la rue.

 Robert en profite pour m’expliquer l’ascenseur :

- Tu vois la roulette en bas à droite dans la cage ?

- Oui et alors ?

- C’est réservé aux techniciens, si tu bascule cette manette, tu arrêtes l’ascenseur s’il est en marche et tu peux ouvrir la porte et tant que la porte est ouverte la cage reste immobilisée.

- Et s’il y a quelqu’un dedans, tu le coinces

- T’as tout compris !

 Lucien est de retour, à contre-jour, tenant son vélo de la main droite, sa silhouette s’encadre dans l’entrée du couloir.

Les cheveux hirsutes et les pinces à vélo aux chevilles le rendent impressionnant avec en plus le soleil dans le dos il ressemble à un démon remontant des enfers.

- Et bien, on aggrave son cas madame la concierge, vous distribuez des douceurs aux petits voyous du quartier qui pourrissent la cage d’escalier. Vous n’êtes vraiment pas rancunière.

Nous ne demandons pas notre reste et sans prononcer le moindre mot nous quittons l’immeuble pendant que la gardienne claque sa porte.

 Nous sommes maintenant persuadés que celui qui jette les poubelles dans les escaliers n’est autre que Lucien, et ce qui nous révulse le plus c’est qu’il veuille nous faire porter le chapeau. Nos relations n’étaient guère aimables mais là, il déterre la hache de guerre et nous n’avons pas besoins de nous exprimer, nos regards en sortant du couloir en disent long, il faut que Lucien ne reste pas impuni.

Nous avons traîné toute la matinée allant d’un tranquico à l’autre, un peu désœuvrés et encore sous le coup de l’injustice. Lucien tu ne perds rien pour attendre, là tu n’as pas fait mitche tu as carrément franchi la ligne interdite et la punition sera à la hauteur de la faute, monsieur le fonctionnaire du ministère des finances.

A onze heures, Norbert nous sort de la torpeur ambiante.

- Et si on faisait une partie de pitchac, Bernard vas chercher le tien !

- Désolé mon père me l’a confisqué parce que je jouais dans le couloir et que j’ai cassé une assiette accrochée au mur, comme si c’était normal qu’on pende les assiettes au mur.

- On a pas de pitchac, personne n’a une chambre à air de vélo ?

Un ange passe, nous n’avons pas de pitchac, pas de chambre à air

- René, vas chercher une paire de ciseaux, dit Norbert, je vais vous en trouver une de chambre à air, moi.

 Sitôt dit sitôt fait, je galope et quelques secondes après les ciseaux sont dans les mains de Norbert.

 - Georges tu te mets au premier et si la moindre porte s’ouvre, tu siffles et tu montes comme si tu allais chez Robert, les autres, vous surveillez l’entrée et pareil un grand coup de sifflet si quelqu’un de l’immeuble s’approche. René tu viens avec moi.

 Nous pénétrons dans l’immeuble, au fond du couloir sous les boites à lettres, trône le vélo de Lucien.

 Une petite sacoche est accrochée à l’arrière de la selle, Norbert l’ouvre et en sort deux petits démontes pneus.. Avec des gestes précis et rapides il devisse la valve, l’air s’échappe de la chambre à air. Les démontes pneus sont introduits entre la jante et le pneumatique, pendant que je maintiens la position des démontes pneus, Norbert saisit la chambre à air dégonflée et à l’aide des ciseaux il coupe la chambre à dix centimètres de chaque cotés de la valve, vite fait bien fait, le pneu regagne sa place dans la jante, les outils sont replacés dans la sacoche.

beaupichac

Aquarelle Georges Devaux

 Cinq minutes plus tard nous avons un magnifique pitchac avec les rondelles de la chambre à air de Lucien.

 Cette fois c’est un match deux contre deux, au milieu de la rue, Robert et Georges contre mon cousin et moi.

 Mais l’important c’est de mettre notre but juste devant l’entrée de chez Robert pour surveiller le vélo de l’autre tarambana de Lucien.

 Il est midi moins le quart il ne va pas tarder à se manifester.

 J’avoue que je suis pas trop à la partie, surveillant la petite reine de Lucien et Robert et Georges en profitent pour nous mettre javalette sur javalette.

 -  Purée, René, t’y es avec nous ou quoi ? on va prendre la palissa de notre vie, ou tu joues ou tu mates l’autre tchumbo qui va pas tarder a arriver mais tu peux pas faire cuire les brochettes et faire ontoncion à le chat en même temps.

 - Six zéro bandes de tchancléros, crie victorieusement Robert..

 Passe de mon cousin, jonglage extérieur du pied, dribble genoux et tir en javalette.

 Javalette (dessin Georges Devaux)

 

Javalette (dessin Georges Devaux)

 - But !!

 - Et là, c’est qui les tchancléros ?

 - Une grosse tchambonna, tu devrais prendre un dixième de la loterie algérienne, c’est plus que sur que le gros lot il est pour vous.

 - Parles beau merle, javalette deux points, 6 à 2.

 - Chut ! ya le bésugo de Lucien qui est dans le couloir.

 Lucien saisit son vélo par la potence et se dirige vers la sortie de l’immeuble.

 Passant de la pénombre du couloir à l’éblouissement de la rue sous le soleil, il cligne des yeux et ne se rend compte de rien.

 Quand ses pupilles se sont enfin acclimatées, il constate que sa roue arrière est complètement à plat.

 - Me cago la leche !

 - No te cagues que hace peste, répliques Norbert

 Faisant fi de l’intervention de mon cousin, Julien prend sa pompe, défait la valve et commence à pomper de toutes ses forces, malgré ses efforts et le sifflement de la pompe le pneu reste dramatiquement à plat.

 Il arrête de pomper, tourne le roue, passe de l’autre côté du vélo, observe, scrute mais ne voit rien de particulier.

 Avec des gestes brusques et saccadés, il reprend le pompage, des perles de sueur commencent à orner son front, il s’essuie d’un revers de main.

 Le pneu fait toujours triste mine, Lucien commence à s’énerver, il donne un grand coup de pied à la roue, le vélo fait une bortelette et la roue arrière tourne toute seule dans un drôle de cliquetis.

 Il se décide enfin à ouvrir la petite trousse à outils et se saisit des démontes pneus.

 Les mains tremblantes il réussit à faire sauter le pneumatique de la jante et découvre pendant lamentablement de chaque coté de la valve ce qu’il reste de la chambre à air.

 - Portera de mierda !

 S’écrie-t-il en entrant dans le couloir.

 Avec précaution nous le suivons des yeux, sa force décuplée par la rabia, il saisit une poubelle et l’enfourne dans l’ascenseur.

 Rasant les murs nous progressons dans le couloir, la cabine est entre le troisième et quatrième étage. C’est le moment que choisit Robert pour basculer la molette et ouvrir la porte de la cage, aussitôt la cabine s’immobilise.

 Mon cousin tambourine à la porte de la concierge :

 - Séñora il y a quelqu’un qui est coincé dans l’ascenseur.

 - J’arrive tout de suite.

 - Je crois bien que c’est le voleur de poubelles.

 - Jésus, marie, Joseph pardonnez-moi mais je vais me l’empoigner à ce mala leché !!!

 Malgré, son embonpoint elle gravit les escaliers quatre à quatre.

 - Sortez-moi de la,  hurle Lucien.

 - Je vais te sortir de là à grands coups d’escoba, tarambana, mais d’abord je vais expliquer à ton chef qui c’est qui déverse les ordures dans les escaliers.

 Sur la pointe des pieds nous quittons le couloir, une importante partie de pitchac nous attend.

 Lucien a disparu du quartier, il a été muté à la préfecture, le nouveau coursier de la garanti de l’or est un monsieur charmant que nous saluons poliment comme tout enfant bien sage et bien élevé doit le faire..

 René Mancho l'Oranais

 

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30 janvier 2020

ROGER HOLEINDRE

Nous savions Roger très fatigué mais nous nous raccrochions à l’idée que cet homme était un roc et que rien, ni personne ne pouvait en venir à bout…

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Notre dernier « grognard » s’en est allé rejoindre ses camarades de combat. Nous voici désormais orphelins…Le 25 août 2013 j’avais rédigé, en guise d’hommage, un article sur Roger.

Joseph Castano.

"JC" ROGER HOLEINDRE - UN HOMME D'HONNEUR

 

La France française a dit « Adieu » à Roger Holeindre

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Hommage à Roger Holeindre, qui disait : « notre patrie est aux mains des voyous »

Hommage à Roger Holeindre Publié le 30 janvier 2020 - par Christine Tasin

 Retour "IN MEMORIAM"

 

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