Je suis Pieds-Noirs comme mes parents, grands-parents et arrières grands-parents. Née à Oran en 1942, je n'en suis partie qu'en 1972.

            Il me semble qu'avant que nous disparaissions, un important travail est à mener lequel impose à l'Histoire de donner la vraie version de la guerre d'Algérie, de ses origines, causes et conséquences.

            Le cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie a fait l'objet de discours politiques français imbibés de repentance envers le peuple algérien et du plus grand silence sur le drame de notre exil, sur nos disparus, sur morts mais surtout sur la réalité des faits et de leur déroulement.

            Les écrits des historiens dits spécialistes de l'Algérie comme Stora et ses émules sont réducteurs et partisans donc erronés. Les prendre comme références serait inadmissible pour notre mémoire et immorale pour la vérité.

            D'aucuns estiment qu'il est encore trop tôt pour construire la vraie histoire de la guerre d'Algérie tant les passions sont encore vivaces et les plaies non refermées. Je crois au contraire qu'il nous faut à nous qui en ont été les acteurs majeurs, tenter de dépasser nos réactions affectives et nous faire entendre avec objectivité , force et courage avant de disparaître.

            Mais pour nous faire entendre il nous faut éviter bien des pièges. Principalement, il nous faut ignorer que le pouvoir politique est parfois contraint à prendre des décisions sous la pression de puissances étrangères, ce que les gouvernants font primer est ce qu'ils croient bien pour la nation au détriment des attentes de certains groupes sociaux, les français n'avaient de l'Algérie qu'une image négative d'un pays lointain où leurs enfants partaient se battre sans qu'ils en comprennent ni admettent les raisons.

            D'autres pièges et non des moindres nous sont aussi tendus. Notre récupération par certains mouvements politiques qui n'ont pour objet que de renforcer leur propre troupe et de se servir de nous pour faire valoir leurs idées, l'utilisation de notre pluralité d'associations de Pieds-Noirs qui affaiblit l'impact de nos propos, nos difficultés à accepter et à savoir argumenter des débats contradictoires.

            Ce n'est pas en poursuivant entre nous des échanges qui reflètent nos souffrances même si ,elles sont toujours bien présentes dans nos pensées, ou ,en incriminant de façon récurrente l'un ou l'autre de nos hommes politiques passés ou présents, ou, en reprenant certains vieux extraits de discours ou d'articles de presse, que nous travaillerons efficacement pour que  l'histoire de la Guerre d'Algérie soit construite avec nous.

            Pourquoi la parole ne nous est jamais donnée ? Ne sommes-nous pas assez éduqués pour savoir traiter des faits et des enjeux politiques comme des sujets complexes ? Nous connaissons le déroulé des relations entre la France et l'Algérie depuis le début de notre arrivé sur cette terre que nous avons faite nôtre. Nous savons qu'elles ne furent qu'indécisions, ordres et contre-ordres, erreurs stratégiques, ignorance réciproque, confusion, mensonges et déni.

            Nous serons entendus si nous savons reconnaître que nous n'avons pas été suffisamment vigilants dans la gestion de notre pays. Notre erreur a été de laisser agir les gouvernements français sans intervenir quand il était temps.

            On ne dirige pas un pays à distance. On ne dirige pas un pays sans conscience des évolutions dans les mentalités et les attentes. On ne dirige pas un pays sans définir un avenir considéré comme le meilleur par tous ses habitants.

            Gérer l'Algérie comme un département français était un leurre et nous n'avons rien dit. Ignorer qu'un jour ou l'autre le partage des responsabilités et des pouvoirs serait demandé par les arabes lesquels progressivement se formaient dans nos écoles, a été notre erreur. Imaginer que les décisions du gouvernement français étaient franco-françaises alors que les américains imposaient leur loi, a été une grave méconnaissance de la situation.

            Mais avions-nous la possibilité d'intervenir encadrés par des fonctionnaires français de passage qui se contentaient d'exécuter les ordres de Paris sans nous demander notre avis ?

            Si l'indépendance de l'Algérie était écrite dans l'évolution du Temps, elle aurait dû et pu se passer autrement. Nous avons notre part de responsabilités avec certains de nos combats inutiles, certains de nos propos inadaptés, certains de nos comportements provocateurs. Nous avons  été crédules. Nous avons été dupés. Notre faiblesse fut de n'avoir pas eu de leaders Pieds-Noirs qui s'entourent d'une équipe unie de responsables locaux compétents et éclairés.

            Nous n'avons pas su changer notre image auprès des français pour lesquels les Pieds Noirs étaient en majorité des riches colonisateurs oisifs aux capacités intellectuelles étaient peu développées et qui « faisant suer le burnous ».

            Les couplets sur les méfaits de la « colonisation » de l'Algérie tel qu'il est repris dans les sphères politiques françaises actuelles doit être critiqué à la lumière du passé de ce pays tant de fois envahi par diverses civilisations et du travail accompli par nos ancêtres qui ont fait d'une terre pauvre et aride, un pays riche et prospère quand nous l'avons laissé . Il faut être fier de nos colons et faire réhabiliter leur image et leur rôle.

            S'il nous faut laisser des intellectuels français gloser ou certains « faux » Pieds Noirs de gauche battre leur coulpe et faire une repentance idéologique virtuelle, il nous faut trouver les moyens pour que des Pieds Noirs de bonne volonté sans appartenance à un quelconque mouvement politique français  puissent  participer à un travail de vérité historique sur la guerre d'Algérie avant qu'il ne soit trop tard.

            J'appelle donc mes compatriotes Pieds Noirs à une résistance intelligente laquelle dans une démarche objective redonne leurs sens aux faits

            Qui parmi vous souhaitent s'impliquer dans cette tâche ?

 Jacqueline Beaussart-Defaye

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